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Écouter le brame du cerf sans le faire taire

C'est une douce mélodie bien rauque que l'on n'oublie jamais : ce rugissement grave, qui monte de nulle part et qui traverse la forêt entière... et là wow un autre qui lui répond depuis l'autre versant.


La première fois, c'est assez drôle, on ne comprend pas ce qu'on entend, ça ressemble pas vraiment quelque chose de connu, ça semble même venir d'un animal beaucoup plus gros que ce qu'on imagine, une sorte d'intimidation verbale quelque part entre une vache bien vénère et un vieux lion. Mais surtout SURTOUT ça fait quelque chose au ventre, des petites chatouilles, des petits frissons, des regards qui se croisent entre nous en mode "Non, mais tu as entendu ce que j'ai entendu ?"



Le brame du cerf commence à la mi-septembre et dure jusqu'à la mi-octobre, avec un pic généralement fin septembre. C'est probablement le spectacle animalier le plus saisissant qu'on puisse vivre en France et, le plus beau dans l'histoire, il est accessible à quasiment tout le monde, gratuitement, parfois à quelques kilomètres de chez soi.


Mais justement, restons prudents, c'est aussi un moment d'une fragilité extrême ! Je voudrais qu'on aborde le sujet avant de partager les bons plans. Malheureusement ce spectacle aussi naturel que magique est en train d'être abîmé par ceux qui viennent l'admirer.


Pourquoi le brâme ?


Déjà, petit mouvement de recul, essayons de comprendre ce qu'on entend.

Le brame (ou le raire, du verbe raire) est le cri que pousse le cerf élaphe mâle pendant sa période de reproduction. Il sert à trois choses simultanément : signaler sa présence et sa position aux biches, intimider les rivaux et informer tout le monde de sa condition physique.

Un brame bien profond et très puissant annonce un mâle en forme, capable de tenir une harde. Faut un peu voir ça comme un profil Tinder version sonore, sauf qu'il porte à plusieurs kilomètres (et que personne ne peut swiper à gauche).


Mais alors qu'est-ce qui déclenche tout ça ? La lumière !  Pourquoi ? Bon je ne suis pas scientifique pour le coup j'ai pas la réponse, mais il semblerait, en gros, que ce soit dû aux qui jours raccourcissent : l'œil capte moins de lumière et transmet l'info au cerveau, qui augmente la production de mélatonine, l'hormone qui régule les rythmes biologiques. Chez les cervidés, cette mélatonine fait grimper la testostérone. Et là, ouverture du bal : le cou du cerf s'épaissit, sa crinière s'assombrit, il se transforme en énorme beau gosse à l'odeur musquée très forte. C'est le moment pour lui de quitter son territoire d'été, il rejoint celui des biches et là commence un marathon d'une brutalité qu'est pas des plus tendres.


Un mois d'épuisement total


Il y a une chose qu'il faut franchement bien garder en tête avant de se poster en lisière : pendant le brame, le cerf ne s'alimente plus. Et ça, c'est confirmé par toutes les sources naturalistes et cynégétiques. J'ai la réponse et pourtant je continue de poser cette question aux guides à chaque sortie.


Il met toute son énergie et tout son temps pour les biches. Chaque minute, il surveille, il repousse les intrus, il marque son territoire et il brame, il brame brame brame encore et encore. Il creuse aussi des souilles, ces trous boueux dans lesquels il se roule pour s'imprégner de son odeur, (ce qui donne un monsieur couvert de boue et de son propre pipi, persuadé d'être irrésistible). Bon, apparemment ça fonctionne.


Il frotte aussi ses bois contre les arbres, et là c'est double tentative : ça lui permet de marquer visuellement et olfactivement son territoire (les glandes de sa tête déposent son odeur sur l'écorce) et ça évacue la tension. Ces marques s'appellent des frottis et ce sont d'excellents indices de présence quand on cherche des traces.


A noter également, qu'il ne dort quasiment pas. Nuit blanche après nuit blanche, jusqu'à ce que toutes les biches de sa harde soient passées par la case reproduction. Autant dire qu'il ne se ménage pas : un cerf peut perdre jusqu'à 20 à 25 % de son poids en quelques semaines, soit une vingtaine de kilos... c'est énorme. À la fin du rut, les survivants sont littéralement vidés : plus de réserves, plus de graisse, un organisme au bout du rouleau. Et cet épuisement tombe au pire moment, puisqu'il faut ensuite affronter l'hiver.


Un truc que j'ai pas encore précisé, pour les cerfs la fenêtre est minuscule : une biche n'est fertile qu'environ vingt-quatre heures. (Si elle n'est pas fécondée, elle peut revenir en chaleur quelques semaines plus tard, mais l'essentiel se joue sur ces heures-là.)


Tout ce vacarme, toute cette dépense, tout ce risque, pour quelques journées décisives réparties sur un mois, excusez-moi mais on doit forcément être empathique face à cette force de la nature qui donne tout ce qu'il a !


Parlons des combats aussi, ça retourne le bide et suspend la respiration, ils sont clairement pas là pour faire de la figuration : les mâles s'affrontent bois contre bois, ça s'entrechoque et ça peut durer de longues longues minutes.


Le vrai danger de ces affrontements, ce ne sont pas les coups c'est l'emmêlement : quand les bois s'entremêlent et que les deux animaux ne parviennent plus à se séparer, l'issue peut être fatale pour les deux.


Alors quand tu entends ce cri dans la nuit, souviens-toi que tu n'écoutes pas un mâle qui fanfaronne pour le plaisir. Tu écoutes un animal qui joue toute sa saison et parfois sa survie.


Respecter le roi de la forêt



Chaque automne, des milliers de personnes se rendent en forêt pour l'écouter et c'est en soi une excellente nouvelle, il s'agit pas de se culpabiliser à tout va et de lancer des reproches à tout le monde hein.


Mais ce qu'il faut savoir absolument, c'est que pendant cette période, les cerfs perdent leur prudence habituelle : ils sortent à découvert, ils se déplacent en journée, ils sont concentrés sur autre chose que sur nous. La vigilance est ailleurs et ça ne pardonne pas.

Ils deviennent beaucoup plus faciles à approcher et beaucoup plus vulnérables.

L'Office national des forêts alerte régulièrement sur les conséquences : l'afflux de visiteurs provoque des déplacements anormaux des hardes et dans les massifs les plus fréquentés, le brame finit par cesser en journée.


Petite précision d'ailleurs, parce que c'est une confusion très répandue : le brame n'est pas uniquement nocturne. En conditions normales, les cerfs bramen­t aussi en plein jour, notamment tôt le matin et en fin d'après-midi. C'est justement le signe qui alerte les forestiers : quand un massif devient trop fréquenté, les animaux abandonnent les plages diurnes et se replient sur la nuit profonde, voire changent carrément de secteur.


Un dérangement pendant le rut, c'est franchement grave, c'est pas "oh mince il s'est enfui". Non, c'est un mâle qui a peut-être abandonné sa harde et perd des jours de reproduction qu'il ne rattrapera pas. 24 heures, on vous dit ! C'est un animal déjà à bout qui dépense une énergie bien plus que précieuse et une seule perturbation peut compromettre une reproduction entière.


Et il y a un facteur qui aggrave tout : la période du brame coïncide avec l'ouverture de la chasse. Les animaux sont donc déjà sous pression, déjà en alerte, déjà traqués, et notre présence de curieux vient s'additionner à celle des chasseurs. Le même animal, épuisé, affamé, doit gérer les deux. C'est pour ça que certains massifs restreignent l'accès à certaines zones ou à certaines heures pendant cette période. Les arrêtés varient chaque année et selon les territoires.


Et puisqu'on parle d'arrêtés, je me permets une petite parenthèse. Cette année encore, les forêts sortent d'un été de sécheresse, de canicules et d'incendies. Les animaux ont perdu des ressources, de l'eau, parfois leur territoire entier. Ils abordent le rut déjà affaiblis. On serait donc bien inspirés de prendre des arrêtés partout, pas seulement pour encadrer les curieux, mais pour suspendre la chasse pendant cette période. Ou mieux : pour de bon. Qu'on leur foute la paix, quoi. Je dis ça, je dis tout ce que je pense.


On fait comment ?


Oui l existe une façon de vivre le brame pleinement sans rien abîmer !


Fais-toi accompagner

Un guide connaît les places d'écoute aménagées, les couloirs de déplacement des animaux, les conditions de vent favorables. Il sait où se poster pour entendre sans jamais être un problème. Et puis il y a les guides de l'extrême, ceux qui ne connaissent pas seulement le territoire mais les individus eux-mêmes, qui traversent la forêt en mode ninja sans faire craquer une brindille et qui te tendront une tenue de camouflage en te demandant très poliment de fermer ton clapet pendant deux heures. Ceux-là valent leur pesant d'or, tu les suis les yeux fermés dans la nuit noire et t'es quand même bien content qu'il soit là.


En autonomie, tu peux passer une nuit entière sans rien entendre simplement parce que tu t'es placé au mauvais endroit, sous le vent ou parce que tu as fait fuir la harde en arrivant. Ou alors tu n'as rien fait de tout ça mais vu que c'était la nuit dans une forêt que tu ne connais pas, tu t'es perdue. (Ah bon, c'est du vécu vous pensez ?)


Les sorties encadrées sont proposées partout en France par les parcs, les associations naturalistes et les guides indépendants. Elles coûtent souvent une vingtaine d'euros, parfois rien du tout.


Écoute, ne cherche pas à voir


C'est le renversement le plus important, et celui qui change toute l'expérience. Le brame se vit d'abord avec les oreilles.


Dans la pénombre, c'est un peu compliqué de voir distinctement les animaux mais on devine leur silhouette. Perso je trouve ça sensationnel dans le sens où ça fait grimper l'adrénaline et ça rend la forêt presque hostile : tu ne contrôles plus rien, tu ne vois pas ce qui bouge, tu entends des sons énormes qui viennent de partout à la fois. Et ce petit basculement où tu cesses d'être en terrain conquis pour redevenir un visiteur un peu paumé, c'est exactement là que ça devient magique.


Et puis forcément les raires qui se répondent d'un versant à l'autre donnent des frissons. Le mieux c'est de se poster, de s'installer bien discrètement sans bouger et de laisser la nuit faire son travail.


Les règles qui comptent vraiment


Reste en lisière ou sur les places d'écoute aménagées. Concrètement : tu restes au bord de la forêt, sur les chemins, sur les postes prévus. Tu n'entres pas dans le boisement lui-même pour te rapprocher. C'est la règle numéro un parce que le cœur de la forêt et bah c'est à eux ! C'est là qu'ils se rassemblent, qu'ils se reposent, que les combats ont lieu. Tant que tu restes à la périphérie, tu es un élément du décor sinon tu risques de devenir une intrusion.


Place-toi sous le vent. Le vent transporte ton odeur. Si le vent souffle de toi vers la forêt, tous les cerfs à des centaines de mètres savent que tu es là bien avant que tu aies vu quoi que ce soit. L'objectif est donc que le vent vienne de la forêt vers toi, pour qu'il emporte ton odeur dans la direction opposée. Un test tout bête : mouille ton doigt et lève-le, le côté qui refroidit indique d'où vient le vent.


Silence total. On chuchote, on coupe les téléphones, on ne claque pas les portières. Et on arrive tôt, avant la tombée du jour, pour être déjà installé quand ça commence.


Vêtements sombres et discrets, pas de parfum, pas de lessive odorante, pas de cigarette.

Aucune lampe blanche braquée. Si tu as besoin de lumière, utilise un filtre rouge, orienté vers le sol.


Et surtout : n'imite jamais le brame. C'est une pratique qui se répand et c'est franchement la cata. Tu fais croire à un mâle qu'un rival est arrivé, il se déplace, il dépense de l'énergie, il abandonne parfois sa position... pour rien.


Où aller

Le brame s'écoute dans à peu près tous les grands massifs forestiers français. Parmi les plus connus : la forêt de Rambouillet et celle de Fontainebleau en Île-de-France, les Vosges, le Jura, le Morvan, Chambord et les forêts de Sologne, les forêts de Charente et de Dordogne, le Massif central, les Ardennes, les Pyrénées...


Un conseil : évite les spots les plus médiatisés au pic de la saison. Ce sont ceux où le dérangement est le plus fort et paradoxalement ceux où tu entendras le moins. Un massif secondaire, avec un guide local, te donnera une bien meilleure expérience.


Et ailleurs dans le monde ?



Alors oui, on entend bramer bien au-delà de nos forêts !


Dans son aire naturelle, le cerf élaphe est présent dans presque toute l'Europe (des Carpates à l'Écosse, de l'Espagne à la Scandinavie), en Asie occidentale jusqu'au Caucase et à l'Iran et aussi dans quelques zones d'Afrique du Nord. En Amérique du Nord, c'est son cousin le wapiti (Cervus canadensis), classé espèce distincte depuis 2004, qui pousse un cri très différent, plus aigu et sifflant.


Et puis il y a les pays où on l'a transporté. Le cerf élaphe a été introduit en Argentine, au Chili, en Australie et en Nouvelle-Zélande. Et pourquoi donc ? Pour la chasse évidemment, toujours elle ! Et uniquement pour la chasse. En Argentine, l'introduction commence au début du XXe siècle à La Pampa, dans le but d'enrichir les territoires de chasse et l'espèce franchit ensuite la frontière chilienne toute seule.


Donc oui, on peut entendre le brame en Patagonie. Sauf que là-bas, l'hémisphère sud oblige, ça se passe en mars et avril ! En Patagonie, il concurrence directement les ongulés indigènes, notamment le guanaco et surtout le huemul, ce petit cervidé andin en grand danger d'extinction. A cause de tout ça, il figure aujourd'hui parmi les quatorze espèces de mammifères envahissants les plus nuisibles reconnues par l'UICN.


On l'a déplacé pour pouvoir le tuer, il a prospéré, et maintenant on le tue pour réparer les dégâts qu'on a causés en l'amenant. Encore une histoire à gerber made in humanity.


Quand y aller


De mi-septembre à mi-octobre, avec un pic fin septembre. Les meilleures heures sont le crépuscule, à partir de 18h, et l'aube, entre 6h et 8h. L'air frais porte les sons plus loin, et la brume qui monte des clairières fait le reste. Les nuits claires et sans vent sont les meilleures. La pluie fine ne gêne pas, le vent fort oui !


Ce que ça change de le vivre bien


Le plus bluffant c'est même pas la puissance du son, même si effectivement c'est assez zinzin. Mais c'est plutôt le fait d'être là, immobile dans le noir, à écouter quelque chose qui ne t'est pas destiné. Quelque chose d'intime, de primitif, de parfaitement indifférent à ta présence. Un truc qui se jouait exactement de la même façon il y a dix mille ans et qui continuera bien après que tu sois rentrée te coucher.


Bref, on est témoin d'un dialogue entre des animaux, ça mérite qu'on s'y prenne bien parce que ce cri-là ne nous appartient pas : on a juste la chance de pouvoir l'entendre.


Avec ANIMA, je construis des escapades d'automne autour des grands rendez-vous du vivant, avec des guides qui connaissent leur territoire par cœur. Si le brame te tente cette année, écris-moi.


Sources

Période du brame (mi-septembre à mi-octobre, pic fin septembre) et fonctions du cri (signalement, intimidation, information sur la condition physique) : Office français de la biodiversité ; Office national des forêts. Arrêt de l'alimentation pendant le rut et perte de 20 à 25 % du poids corporel : sources naturalistes et cynégétiques concordantes ; le mâle peut perdre jusqu'à 20 % de son poids pendant le brame. Rôle de la photopériode et de la mélatonine dans le déclenchement du cycle sexuel des cervidés, et rôle de la testostérone dans le comportement de rut et le développement des bois : physiologie de la reproduction des cervidés. Fenêtre de fécondité de la biche limitée à environ 24 heures : biologie de la reproduction du cerf élaphe. Frottis (marquage visuel et olfactif par les glandes céphaliques) et souilles comme marquage territorial : ONF ; sources naturalistes. Danger des combats lié à l'emmêlement des bois plutôt qu'aux coups eux-mêmes : observations naturalistes. Brame diurne et nocturne en conditions normales, repli sur la nuit et déplacements anormaux des hardes en cas de forte fréquentation : Office national des forêts. Bonnes pratiques d'observation (places d'écoute, lisière, vent de face, silence, absence de lumière blanche, interdiction d'imiter le raire) : ONF ; guides naturalistes ; parcs naturels.

 
 
 

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