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La règle des 3 secondes : le test tout bête pour savoir si tu déranges un animal

Dernière mise à jour : 26 août


Alors c'est vrai qu'on y met souvent du sien, pas mal de personnes ont conscientisé qu'un animal = un individu, donc un consentement, un être vivant à prendre en considération et à respecter. Même s'il y a encore une belle masse de personnes à convaincre mais c'est un tout autre sujet :)


Et oui, on croit souvent qu'on observe un animal sans le déranger. "Je suis resté loin", "je n'ai pas fait de bruit", "je l'ai juste regardé", ça revient souvent dans mes petites discussions sur les petits émerveillements du quotidien face à la faune sauvage. Loin de moi l'idée d'être rabat-joie mais ouais, la plupart du temps, on dérange sans s'en rendre compte parce qu'on ne sait pas lire les signaux (et en même temps, on ne nous les apprend pas vraiment). Or il existe une règle toute simple, un réflexe à adopter, qui te dit immédiatement si ta présence pose problème. Je l'appelle la règle des 3 secondes. C'est plutôt facile à se la mettre en tête et ça change pas mal de choses.



On entend de plus en plus parler du décryptage de son chien, apprendre "à le lire", à le comprendre, à se focaliser sur son langage. On a fini par comprendre qu'un chien qui bâille n'est pas forcément fatigué, qu'un chien qui se lèche les babines n'a pas forcément faim, qu'un chien qui détourne la tête n'est pas en train de bouder mais de nous dire poliment "là c'est trop pour moi merci ciao", etc, etc. Bref, on a appris à écouter une personne qui ne parle pas le même langage que nous. Eh bien on peut aussi s'y mettre pour la faune sauvage : con part sur la même démarche.


La règle


La voici, dans toute sa simplicité : dans les trois secondes où l'animal t'a remarque, si l'animal modifie son comportement à cause de toi, c'est que tu es déjà trop près.


Autrement dit : observe ce que fait l'animal dans les secondes qui suivent le moment où il te repère. S'il continue tranquillement ce qu'il faisait, manger, se reposer, s'occuper de ses petits, tout va bien, top, tu es à bonne distance. Mais s'il s'interrompt, s'il lève la tête vers toi, se fige, change de direction ou s'éloigne, alors je ne veux pas casser l'ambiance mais le simple fait d'être là vient de perturber sa vie. Et même sans contact, même sans bruit, oui, c'est probablement déjà un dérangement.


Petite précision quand même, parce qu'un chevreuil et un renard ne jouent pas du tout dans la même catégorie.


Face à une proie (chevreuil, cerf, lièvre, bref les herbivores) : en tant que proie, leur vigilance tourne en permanence. Généralement le signal le plus fiable, c'est la mastication qui s'arrête net. Ensuite la tête qui se lève, les oreilles qui pivotent comme deux radars, puis le figement, puis la fuite. Et petit détail un chouïa vexant pour notre ego : avec leurs yeux placés sur les côtés du crâne, ils ont un champ de vision proche de 300 degrés (210 pour les humains). Donc oui, je te confirme, il t'a vu bien avant que tu ne le voies. Même avec ma discrétion de ninja que je pratique depuis des lustres, je me fais souvent repérée.


Face à un prédateur (renard, loup, T-Rex) : autre ambiance. Lui, par définition, n'est pas une proie donc n'est pas dans la fuite panique, il est dans l'évaluation. Le renard va souvent te regarder franchement quelques secondes, en te calculant tranquillement et limite ça passe pour de la curiosité. Mais attention à ne pas confondre ce calme avec de la confiance : s'il arrête de chasser, de mulotter, de fouiller, tu viens peut-être de le déconcentrer et de lui griller son repas. Et encore une fois, un renard qui fait un grand détour pour rejoindre son terrier au lieu d'y aller tout droit, c'est un renard que tu déranges, même s'il a l'air de gérer.


Pourquoi 3 secondes ?


Parce que c'est le temps qu'il faut pour lire la réaction d'un animal à ta présence. Et alors autant être honnête hein : il n'existe aucune étude scientifique sur ce chiffre précis. Les "3 secondes", c'est un moyen mnémotechnique court, facile à retenir et qui a le mérite de forcer un peu l'arrêt sur image.


C'est un guide de nuit, au Costa Rica, qui m'avait dit de prendre l'habitude, dès que je croise un animal, de compter mentalement ces quelques secondes en observant sa réaction. Finalement c'est un réflexe que j'ai vite adopté et j'ai constaté qu'un petit nombre de guides naturalistes mettent ça en pratique, une sorte de réflexe en interne dont on ne parle pas vraiment mais adopté par les meilleurs ! Et oui ça me permet de jauger un peu, pas envie d'être intrusive ou oppressante après tout... Donc tu passes du statut d'intrus qui s'impose à celui d'observateur qui vérifie son potentiel impact. Tu remets l'animal au centre, et toi en périphérie. Et ça, ouiiii c'est éthique oui !


Et puis il faut dire aussi que les éthologues étudient depuis des décennies la distance de fuite, les comportements de vigilance et leurs coûts énergétiques. Dans les premières secondes où l'animal prend conscience de toi, c'est là que tout se joue. Après oui, il y a aussi des chances qu'il t'intègre à son environnement comme un élément neutre et qu'il poursuive sa vie, mais il peut aussi basculer en état de vigilance, ce qui veut dire stress, interruption, dépense d'énergie... pas cool, donc.


Les signaux qui disent "tu me déranges"


Alors oui faut peut-être que je sois plus précise : pour appliquer la règle, encore faut-il savoir quoi exactement regarder je te l'accorde. Alors voilà les signes qui doivent t'alerter et te faire reculer voire renoncer immédiatement.



L'interruption d'activité : l'animal mangeait, se toilettait, dormait... et il s'arrête net pour te fixer. Là, sans trop exagérer je te l'assure, tu viens probablement de le faire basculer en alerte. La tête qui se lève et se tourne vers toi, les oreilles qui pivotent dans ta direction : il te surveille et il te perçoit comme une menace potentielle. Tu peux aussi te concentrer sur le changement de trajectoire : c'est-à-dire qu'il modifie son chemin pour t'éviter, s'éloigne, te contourne. Alors évidemment ça va de soi mais certaines choses vont mieux en les disant comme on dit : ne le suis surtout pas ! Et il y a aussi le figement total : l'animal s'immobilise complètement, comme une statue. Généralement on appelle ça le freezing et encore une fois attention, ce n'est pas de la curiosité ou de la confiance, c'est souvent une réaction de peur intense.


Et tiens, tant qu'on y est, réglons son compte à un truc qui me fout les nerfs. Le nombre de fois où j'ai entendu des conducteurs s'énerver sur des lapins ou des chevreuils qui se figent en plein milieu de la route... Alors on va expliquer le pourquoi du comment du coup, parce que ces "bestioles à la con" pour reprendre de charmants mots que j'ai entendu récemment ne le font évidemment pas exprès et n'ont pas décidé de se prendre un pare-brise et d'agoniser dans le fossée. Le figement est une réponse de survie totalement involontaire, héritée de millions d'années de face-à-face avec des prédateurs : quand la menace est trop proche et la fuite trop risquée, le système nerveux coupe le mouvement, parce que l'immobilité est souvent ce qui sauve devant un carnassier qui détecte le mouvement. Sauf qu'une voiture, et bah c'est pas un lynx et du coup cette stratégie géniale de base devient un piège mortel. Alors en plus avec l'éblouissement des phares qui sature littéralement leur rétine adaptée à la vision nocturne, l'animal est juste totalement tétanisé. Donc on ralentit, idéalement on coupe les pleins phares, on klaxonne brièvement pour le faire fuir et on respire !


Et n'oublions pas les oiseaux : des cris répétés, des vols en cercle au-dessus d'une zone signifient sûrement que tu es probablement trop près d'un nid.

En gros, chacun de ces signaux te dit la même chose : recule, doucement et rends à l'animal l'espace que tu lui as pris.


Ce que le dérangement provoque


On peut clairement dire qu'on sous-estime souvent l'impact d'un "simple" regard de trop près. Et ça alimente tranquillement ce petit discours spéciste bien commode qu'on entend dès qu'on demande de respecter un animal : "oh ça va hein, on va pas en faire toute une histoire, il en mourra pas". Alors justement, parlons-en, parce que parfois si.


Pourtant, faut l'admettre, le respecter, continuer à le transmettre (bordel) : pour l'animal, ce n'est jamais anodin. Chaque fois qu'il fait sa petite vie et qu'il s'interrompt pour te surveiller, il cesse de se nourrir, de se reposer, de veiller sur ses petits. Il dépense de l'énergie vitale en pure perte, une énergie qui, dans la nature, est comptée, ça le stresse pour rien, ça le met en vigilance pour rien.


Donc oui multiplié par les dizaines de touristes, de randonneurs et autres promeneurs qui passent, ce dérangement répété peut avoir des conséquences graves : un oiseau qui finit par abandonner son nid et sa couvée, une mère séparée de son petit parce qu'elle a décampé, un animal qui déserte une zone d'alimentation pourtant essentielle, un animal déjà affaibli ou en fin de vie qui s'épuise. Pas fun mais c'est clairement la vérité.


Et là, il faut que je te parle d'un truc que peu de gens connaissent et qui m'a franchement retourné le bide. Ce chevreuil ou ce sanglier que tu vois détaler à toute berzingue et qui a l'air en pleine forme ? Il est peut-être en train de se taper une frayeur qui lui coûte de la douleur. Ça s'appelle la myopathie de capture : lors d'un stress intense accompagné d'un effort violent, genre un sprint de panique, les muscles se dégradent massivement, les déchets musculaires libérés saturent les reins et l'animal peut en mourir. Alors pas sur le coup, c'est encore plus vicieux que ça, mais dans les heures ou les jours qui suivent. Les chercheurs distinguent même trois formes selon le délai, de la fibrillation cardiaque à l'insuffisance rénale. J'ai pas encore tout décortiqué mais c'est à prendre avec beaucoup de sérieux (Conservation Physiology, Oxford Academic.)


Et autre petit détail qui devrait finir par tous nous calmer : les scientifiques soulignent que la peur et la détresse suffisent à déclencher le processus, indépendamment même de la poursuite physique. Les espèces les plus touchées sont précisément nos ongulés, chevreuils, cerfs et sangliers. Et ponpon sur la Garonne, les animaux les plus rapides à la course sont statistiquement les plus vulnérables, parce qu'ils se donnent à fond... totalement injuste et insensé, mais véridique ! Alors imaginons deux secondes un individu âgé, malade, en fin d'hiver ou en pleine gestation qui part déjà avec le réservoir à sec.

Ta présence de quelques minutes peut te sembler insignifiante oui mais pour lui, additionnée à toutes les autres, elle peut clairement faire la différence entre survivre... ou non.


Il faut qu'il t'ignore


Alors la règle des 3 secondes peut paraître un peu contre-intuitive mais faut retenir que la réussite d'une observation ne se mesure pas à quel point tu t'es approché·e, mais à quel point l'animal a pu t'ignorer.



Y a quelques jours j'ai pu observer un cerf élaphe dans une clairière à environ 70 mètres je dirais. Une belle belle rencontre. Pourtant non je n'étais pas tout près mais c'était satisfaisant et tout simplement chouette de voir qu'il m'avait vue et qu'il continuait sa vie comme si je n'existais pas. En tout cas j'imagine que j'ai été assez discrète, assez lointaine et assez immobile pour ne pas peser sur son existence. Et quel privilège d'assister, invisible, à un morceau de vie sauvage...


Enfin "invisible", c'est vite dit parce qu'après chaque rencontre de la sorte, je finis systématiquement essoufflée parce que je rentre en apnée par pur réflexe, pour pas du tout faire de bruit ou quoi. Comme si respirer allait trahir ma position à soixante-dix mètres de distance. Je vous invite clairement à vous planquer derrière un buisson, au bord du malaise vagal, en train de bleuir doucement pour ne surtout pas déranger monsieur le cerf. On a les extases qu'on peut hein ! `


Trois secondes d'observation, une question simple : "est-ce que je change son comportement ?". Si la réponse est oui, un seul réflexe : reculer !! C'est le geste le plus respectueux, le plus humble et, promis, paradoxalement celui qui t'offrira les plus belles observations de ta vie.


Avec ANIMA, je forme les voyageur·ses à ces réflexes d'observation qui respectent vraiment la faune. Si tu veux apprendre à voir sans déranger, écris-moi.


Sources

Précision méthodologique : le seuil de "3 secondes" est un repère mnémotechnique proposé par l'autrice, et non une valeur issue de la littérature scientifique. Les phénomènes qu'il permet d'observer sont en revanche largement documentés. Notion de distance de fuite et de seuil de dérangement, coûts énergétiques du dérangement (interruption d'activité, abandon de nid, désertion de zones) : littérature éthologique sur l'impact de la présence humaine sur la faune sauvage. Signaux de stress et de vigilance chez les animaux sauvages : éthologie du comportement (réactions de vigilance, fuite, figement). Figement (freezing) et immobilité tonique comme réponses antiprédatrices involontaires : éthologie du comportement animal. Myopathie de capture (dégradation musculaire liée à un stress intense et à un effort violent, formes suraiguë, subaiguë et chronique, rôle de la peur indépendamment de la poursuite, vulnérabilité particulière des ongulés et des espèces les plus rapides) : Conservation Physiology, Oxford Academic, 2019. Champ visuel étendu des herbivores lié à la position latérale des yeux : anatomie comparée.

 
 
 

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