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Le tourisme de nuit : la faune la plus fascinante se montre quand on ne la cherche plus


Il y a quelque chose que j'ai (re)découvert « tard » même si j'avais quand même participé à certaines excursions nocturnes étant jeune. Visiblement ça m'avait plu mais pas forcément marqué et, un peu par hasard, j'ai repris les tours de nuit durant mon travail d'auteure de guides de voyage. Et la bim, révélation : un monde discret, étrange, souvent minuscule, infiniment plus riche qu'on ne l'imagine. Je dois pas mal de mes plus belles rencontres animalières à la nuit quand j'y réfléchis bien.


Jungle Night Tour, Costa Rica, 2019 / Manon Chauvin
Jungle Night Tour, Costa Rica, 2019 / Manon Chauvin

Rien qu'en fouillant dans mes souvenirs, j'ai de quoi raconter une belle quantité de choses. La bioluminescence en Australie, dans les eaux de Nouvelle-Galles du Sud, ce plancton qu'on appelle Noctiluca scintillans et que les Australiens surnomment « le feu de la mer ». Une réserve annexe de Manuel Antonio au Costa Rica, entre les fers de lance tapis dans les feuilles mortes et les araignées errantes, ces grosses madames vives et rapides qui ne tissent aucune toile et chassent au sol. Les tours de nuit au Brésil à balayer les berges du faisceau, à chercher les yeux des yeux de caïmans. Le brame du cerf dans les Pyrénées où je me suis perdue ou encore cette sortie où j'ai vu les allers et venues de crocodiles marins, bien plus actifs après la tombée du jour. Et puis aussi cette rando nocturne où on a plongé la tête sous l'eau dans la baie pour entendre le chant des baleines au large ! Ou encore les chauves-souris par milliers en Birmanie, ce ruban noir qui sort d'une grotte au crépuscule et qui n'en finit plus de sortir, tu te sens petit et minable et bon dieu que c'est bon !


Que des souvenirs hyper beaux, hyper marquants. Et il faut le dire : la nuit, je suis davantage sous adrénaline. Franchement c'est pas l'environnement ni le timing où l'humain est le plus à l'aise et ça rend le truc encore plus zinzin.


Quand notre monde s'endort


Une marche de nuit, lampe frontale bien ajustée, dans une forêt où on n'y voit pas grand-chose : c'est le must. Tu avances dans un cône de lumière de trois mètres de diamètre et tout le reste du monde n'est que mystère. Ce que tu connais du sentier en plein jour n'existe plus, les repères sont partis, les distances sont faussées, le moindre bruit se rapproche... C'est comme si le champ de vision se réduisait à un mini tunnel et tu n'as jamais été aussi ouvert à tout ce qui t'entoure.


Et là bim, la forêt se révèle autre. Je me souviens des caïmans à fleur d'eau, des grenouilles aux verts vifs, des insectes aux dimensions gargantuesques, les serpents sur le qui-vive qui glissent le long du sentier, l'éclat furtif d'un tapir ou d'un capybara au loin. Mais aussi des vers luisants accrochés aux talus, des champignons luminescents au pied des souches, des insectes qui clignotent en vol et cette eau qui s'embrase dès qu'on la remue. Bref, tout ce que le jour cache se révèle la nuit.


D'ailleurs, petite précision, une immense partie de la faune est nocturne : environ 30 % des vertébrés et 65 % des invertébrés vivent la nuit, à l'échelle mondiale. Et si on regarde du côté des mammifères en particulier, c'est une large majorité d'entre eux qui sont nocturnes ou crépusculaires. Reptiles, amphibiens, insectes, petits mammifères, félins : beaucoup ne sortent qu'à la faveur de l'obscurité. Et puis il faut avouer une chose une bonne fois pour toute : la personne qui ne sort que le jour rate, sans le savoir, la moitié du vivant. Et ici, en France, je pense qu'on peut facilement se rendre compte de ça. Si tu as croisé un renard, un blaireau, un chevreuil ou une chouette hulotte, alors il y a fort à parier que c'était entre le crépuscule et l'aube !


La nuit impose le respect


Ce qui me plaît profondément dans l'observation nocturne, c'est qu'elle te remet à ta place, immédiatement. Je vais faire un parallèle qui n'a rien à voir mais qui a à voir en fait, promis. Les orages, les tempêtes, la marée qui remonte violemment, les vagues gigantesques qui s'écrasent avec fracas sur les digues. Je sais pas, ça vient défier notre petite condition humaine, la « nature » comme on la nomme, comme extérieure alors que nous en faisons partie, qui se rebelle, qui reprend ses droits, qui vient nous filer un bon petit coup de flip pour rappeler qui décide, qui contrôle, qui règne au-dessus de tout. Bref, ça me donne le frisson et ça déclenche presque une sorte d'euphorie.


La nuit fait le même travail mais en silence. Alors pas besoin de vent à 150 km/h hein, il suffit que le soleil se couche pour qu'on redevienne une pauvre petite créature sans défense et à tâtons dans un monde qui ne nous appartient pas. Mais c'est un peu le même rappel à l'ordre. Du coup le jour, on a comme l'illusion du contrôle : on voit loin, on domine le paysage, on se sent maître. Et je trouve que la nuit, cette arrogance tombe d'un coup, tu ravales ton ego et tu t'agrippes au tee-shirt de ton voisin parce que t'as peur qu'une fourmi te morde les chevilles. J'adore.


Il faut dire que nos yeux d'humains, c'est pas un exploit de l'évolution : on n'a pas de tapetum lucidum, cette fameuse membrane réfléchissante, et notre rétine est bâtie pour le plein jour. Résultat, un chat a besoin de six fois moins de lumière que nous pour y voir quelque chose et une chouette verrait environ cent fois mieux que nous dans le noir. Autant dire qu'on part avec un sacré handicap.


Alors oui, c'est inconfortable, tu te sens pas trop à ta place, un chouïa vulnérable et pas totalement à ton aise. Tu avances lentement, prudemment, humblement. Tu redeviens un animal parmi les animaux, carrément vulnérable, les sens en alerte. Et franchement c'est ça que j'adore, c'est même exactement ce qui manque au reste de nos vies où l'on passe notre temps à croire qu'on maîtrise. Ce mélange d'adrénaline, de peur et de curiosité fascinée t'amène à ralentir, à bien fermer ta bouche et à écouter. Ça t'enlève ta posture de touriste (celle qui consulte l'appli météo, qui a réservé trois activités dans la journée et qui vérifie les avis TripAdvisor pour s'assurer que c'était le bon choix, oui bon, on s'y retrouve tous un peu) qui consomme le voyage, le paysage. Et ça fait vivre quelque chose d'un peu plus vrai, d'un peu plus juste : tu prends davantage conscience que t'es juste un invité dans un monde qui n'est pas le tien.


Travailler tous les sens


Et puis une fois privé de tes yeux, tu te fies à d'autres sens. Pour chaque personne qui vit des tours de nuit, c'est clair et net que c'est quelque chose qui marque, en tout cas je pense que c'est ce que ça m'a le plus appris.


Lors d'excursions nocturnes, j'ai découvert que tu te mets à cartographier le noir : tu jauges d'où viennent les sons, tu évalues les distances comme si t'avais le plan en tête. Le chant d'une chouette à 50 mètres sur ta gauche, quelque chose qui froisse les feuilles à dix mètres derrière toi, un craquement plus lourd un peu plus loin... Tu deviens une petite proie en super vigilance, à reconstituer le monde par fragments sonores.


Le nez aussi se réveille, l'odeur de la terre humide, d'un animal passé par là, l'odeur est hyper différente la nuit, c'est moite, c'est musqué, ça sent fort l'animal !

Et puis ça permet de redevenir « sensoriel » si je peux dire, entier, présent... et retrouver des sens qu'on avait laissés de côté, redécouvrir qu'on est un corps vivant (Alléluia !) dans un monde vivant. Une bête parmi les bêtes !


Observer sans traquer


Bonne nouvelle avant de commencer : tu peux te lancer dans cette aventure avec un guide qui saura te dire où marcher, quoi faire et qui sera censé t'accorder toute la patience du monde. Une fois le challenge entamé, promis, la magie ne va pas tarder à opérer.


On va dire que c'est les mêmes consignes que le jour mais avec encore plus de délicatesse. Les animaux nocturnes sont particulièrement sensibles à la lumière artificielle et au bruit : ce sont exactement les deux choses qu'on apporte avec nous en tant qu'humains qui arpentent la forêt.


Caïman dans le nord de l'Argentine, 2022 / Manon Chauvin
Caïman dans le nord de l'Argentine, 2022 / Manon Chauvin

Une lampe trop puissante braquée dans les yeux d'un animal, ça sature une rétine pourtant construite pour capter la moindre lueur et l'animal peut rester ébloui plusieurs minutes, incapable de voir quoi que ce soit. Ça peut créer du dégât : l'animal ne peut plus chasser, ne peut plus repérer un prédateur, il ne peut plus fuir… sans compter la désorientation, qui peut lui faire perdre le fil de son trajet ou l'éloigner de ses petits.


Alors ça me paraît essentiel d'apprendre les gestes justes. Prévoir plutôt une lumière douce, idéalement filtrée de rouge, que les animaux perçoivent moins. Et par pitié, pas de flash, jamais ! À la rigueur on éclaire brièvement, deux ou trois secondes maximum, en dirigeant le faisceau à côté de l'animal plutôt qu'en plein dedans. On n'insiste pas puis on rend l'obscurité à celui à qui elle appartient. Encore une fois quand on part à la rencontre des animaux sauvages, l'idée c'est surtout pas de partir en mode traqueur, de débusquer ou de forcer la rencontre. On se rend dispo à ce que la nuit veut bien nous montrer et pour le reste, on croise les doigts, on fait une petite prière à qui veut l'entendre et inchallah la forêt sera d'humeur généreuse.


La nuit, école de patience et d'émerveillement


La nuit se commande pas : parfois, tu marches une heure et tu ne vois qu'une grenouille et deux araignées. Mais mamamia quelle grenouille ! Et quelles araignées ! Pour de vrai, quand tu prends le temps de regarder un animal, n'importe lequel, dans son environnement naturel, oui si tu prends vraiment le temps de les regarder, c'est juste magique et passionnant d'observer leurs comportements leurs déplacements, leurs beautés.


Et autre petit constat concernant le tourisme animalier de nuit : ça désapprend la course à la performance, le "j'ai vu les Big Five", la liste des choses à cocher, la collection de trophées... C'est con mais oui ça ramène à l'essentiel, à l'attention, à l'humilité, à la joie simple d'assister à un fragment de vie sauvage que presque personne ne prend le temps de voir.


Bref, on protège ce qu'on aime et on n'aime que ce qu'on a pris le temps de rencontrer. Ça vaut pour les animaux, les forêts, les océans. J'ai bien une idée de ce que ça donnerait à l'échelle d'un pays, surtout dans les mois qui viennent, printemps 2027 en ligne de mire, mais bref.


Avec ANIMA, j'intègre des sorties nocturnes respectueuses à mes itinéraires, pour rencontrer la faune discrète loin de la foule et de la course. Si c'est le genre d'expérience qui t'attire, écris-moi !


Sources

Proportion d'espèces nocturnes (environ 30 % des vertébrés et 65 % des invertébrés) : synthèses sur la biodiversité nocturne. Large majorité de mammifères nocturnes ou crépusculaires : littérature en mammalogie. Araignées errantes (Ctenidae) dominant la faune arachnide du Costa Rica, chasse au sol sans toile : sources arachnologiques ; genre Cupiennius très commun localement. Vision nocturne comparée : absence de tapetum lucidum chez l'humain ; le chat voit dans une luminosité environ six fois inférieure à celle nécessaire à l'œil humain ; vision nocturne de la chouette estimée environ cent fois supérieure à celle de l'humain. Bioluminescence marine : Noctiluca scintillans, dinoflagellé produisant de la lumière par la luciférine au contact de l'oxygène, réaction déclenchée par un stress mécanique (agitation de l'eau) ; observable notamment en Nouvelle-Galles du Sud, Australie. Sensibilité de la faune nocturne à la lumière artificielle (éblouissement, saturation rétinienne, désorientation) : littérature sur la pollution lumineuse et l'impact sur la faune. Bonnes pratiques d'observation nocturne (lumière douce ou filtrée de rouge, pas de flash, éclairage bref, faisceau dirigé à côté de l'animal) : guides d'écotourisme et de naturalisme.

 
 
 

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