top of page

À partir de quand un animal est-il vraiment sauvage ?

Dernière mise à jour : 8 juil.

Nous sommes d'accord, la question semble avoir une réponse évidente : un animal sauvage, c'est un animal qui vit dans la nature, loin des humains. Un rhinocéros dans la savane, un jaguar en Amazonie, un gypaète barbu dans les Alpes.


Sauf que plus on creuse, moins c'est simple. Un tigre né dans un zoo est-il encore sauvage ? Un renard qui vit en ville a-t-il perdu son caractère sauvage ? Un dauphin conditionné à faire des pirouettes dans un bassin reste-t-il un animal sauvage ? Et les animaux des Galápagos, réputés pour ne pas fuir à l'approche des humains sont-ils moins sauvages pour autant ?

La frontière entre sauvage et non-sauvage est beaucoup plus poreuse, beaucoup plus complexe et beaucoup plus philosophique qu'on ne le pense. Ce sujet me passionne et comprendre où elle se trace change radicalement la façon dont on regarde les animaux et dont on voyage pour les rencontrer.


Patagonie chilienne, 2022
Patagonie chilienne, 2022

Ce que disent les mots et ce qu'ils cachent


Définissions le mot "sauvage" et commençons par la définition la plus accessible.


Larousse : "Se dit d'une espèce animale non domestique, vivant en liberté dans la nature." L'Académie française, elle, remonte à l'étymologie : le mot vient du latin silvaticus, "qui vit dans les bois", lui-même dérivé de silva, "forêt". (Dictionnaire de l'Académie française, 9e édition). Autrement dit, sauvage voulait d'abord dire forestier. Puis le sens s'est élargi à tous les animaux non domestiqués qu'ils vivent en forêt ou non. Jusqu'ici, facile. Mais quand le mot a commencé à s'appliquer aux humains, il a rapidement glissé vers "primitif", "non civilisé", voire "barbare". Le Larousse lui-même note que ce sens appliqué aux peuples est aujourd'hui "ressenti comme discriminatoire et méprisant". (Larousse, entrée "sauvage")


Et là, c'est déjà quelque chose : un mot qui porte en lui une hiérarchie implicite, avec la nature "en bas", la culture "en haut", l'humain au sommet et qui a servi à justifier bien plus que des classifications biologiques. Mais on y reviendra !


En droit français, la définition est tranchée : un animal sauvage est un animal "sans maître", vivant "à l'état de liberté naturelle", appartenant à personne (res nullius). En biologie, c'est une espèce "qui n'a pas subi de modifications de la part de l'homme", une définition génétique et évolutive pour résumer. Ces deux définitions fonctionnent pour les cas évidents mais elles laissent des zones grises immenses : en vérité, elles cachent des surprises que peu de gens connaissent.


Les animaux domestiques qu'on ne soupçonne pas


La liste officielle des espèces domestiques en droit français, fixée par arrêté ministériel, réserve quelques petits chocs. Parmi les animaux légalement domestiques : la carpe koï, le dromadaire, le paon blanc...et le ver à soie. (Service-public.fr / Arrêté du 11 août 2006).


Oui le ver à soie ! Ce petit être originaire de Chine est peut-être l'exemple le plus radical : après des millénaires de sélection humaine, il est devenu totalement incapable de survivre sans l'homme. Il ne peut plus ni voler ni trouver sa nourriture seul. Cet insecte est devenu animal domestique au sens absolu : une espèce que l'humain a littéralement recréée pour ses besoins.


Et le dromadaire ? Je dois dire que ça surprend encore davantage. On imagine volontiers cet animal des déserts comme une créature sauvage par excellence. Or sa forme sauvage a disparu : il n'existe plus de dromadaires sauvages au sens génétique. Tous les dromadaires actuels descendent d'individus domestiqués il y a environ 4 000 ans dans le sud de la péninsule arabique. Il existe bien des dromadaires retournés à l'état sauvage : en Australie notamment, où leurs ancêtres avaient été introduits au XIXe siècle pour le transport, puis abandonnés. Leur population y dépasse aujourd'hui un million de têtes. C'est en vivant là-bas que j'ai appris tout ça, en vivant malheureusement un épisode aussi triste que choquant : en janvier 2020, des tireurs d'élite embarqués à bord d'hélicoptères ont commencé une opération d'abattage massif : 10 000 dromadaires ont été tués en Australie du Sud... Pour ceux qui restent, génétiquement ce sont des animaux domestiques redevenus libres, pas des sauvages au sens originel.


Les premiers dromadaires ont été domestiqués il y a 4 000 ans
Les premiers dromadaires ont été domestiqués il y a 4 000 ans

Sauvage, apprivoisé, domestiqué, féral : quatre mots pour quatre réalités


L'animal sauvage

Il vit librement, sans intervention humaine dans sa reproduction, son alimentation ou son comportement. Son patrimoine génétique n'a pas été modifié par des générations de sélection humaine. Il exprime la totalité de ses comportements naturels : chasse, fuite, reproduction, socialisation avec ses congénères.


L'animal apprivoisé

C'est un animal sauvage qu'on a habitué à la présence humaine. Un tigre de cirque, un éléphant de zoo, une otarie conditionné à applaudir ou se laisser toucher par des inconnus en échange de poissons. Mais attention : apprivoiser ne veut pas dire domestiquer. Il n'y a aucune modification génétique dans l'apprivoisement, seulement un conditionnement comportemental individuel, souvent obtenu par privation, répétition et récompense alimentaire. Un éléphant apprivoisé reste biologiquement, génétiquement, un éléphant sauvage même si on lui a brisé l'âme pour taire ses instincts qui restent pourtant intacts. Bref, les animaux apprivoisés sont très souvent et simplement écrasés par des années de conditionnement.


L'animal domestiqué

La domestication, c'est tout autre chose. C'est un processus qui dure des millénaires, implique des modifications génétiques profondes, et transforme durablement le comportement, la morphologie et la physiologie d'une espèce entière. Le chien est très franchement le meilleur exemple : il descend du loup, mais des millénaires de sélection l'en ont éloigné au point qu'ils constituent des espèces différentes. Le cochon descend du sanglier, l'alpaga descend de la vigogne... On pourrait résumer les choses en expliquant que la domestication est finalement une réécriture partielle de l'ADN d'une espèce et ce sur des générations.


L'animal féral ou quand le domestique redevient libre

Le marronnage ou féralisation, c'est le phénomène inverse : un animal domestique qui retourne à la vie sauvage. Nuance toutefois : les animaux ne sont pas redevenus sauvages au sens génétique puisqu'ils portent encore dans leur ADN les traces de la domestication. En revanche ils ont retrouvé une autonomie comportementale totale.


Il en existe partout dans le monde et certains sont observables :


  • Les dromadaires d'Australie, comme je l'évoquais un peu plus haut (désert australien, Australie-Méridionale, Territoire du Nord) : plus d'un million d'individus dans l'Outback, descendants des "bêtes de somme" du XIXe siècle.


  • Les mustangs (Nevada, Wyoming, Montana, États-Unis) : chevaux descendant des montures européennes perdues ou lâchées lors de la colonisation, retournés à la vie sauvage depuis plusieurs siècles. (J'espère que tu vis libre Spirit !)


  • Les chevaux de Camargue (France) : semi-féraux, vivant librement dans le delta du Rhône, issus de races domestiques mais évoluant depuis des siècles sans sélection humaine.


À Londres, on estime à plus de 10 000 le nombre de renards urbains.
À Londres, on estime à plus de 10 000 le nombre de renards urbains.


Le renard, ou l'animal des deux mondes

Il y avait un renard chez mes parents. Enfin, pas toujours le même, un renard, puis un autre, puis un autre, sur plusieurs années jusqu'à ce que je grandisse et quitte la maison familiale. D'ailleurs, dans ma tête, c'était une renarde qui venait chasser pour ses petits. Mes parents élevaient des moutons et cette renarde venait régulièrement prendre de très jeunes agneaux. Mon père était hors de lui, il développait une forme d'obsession à la suivre, à la trouver et à la tuer. Moi, je la guettais.


Ce qui me fascinait chez elle, c'est précisément ce qui rendait mon père fou : elle connaissait nos codes. Elle savait quand nous étions là, quand nous ne l'étions pas. Elle apprenait, elle s'adaptait, elle tirait parti de notre présence sans jamais se soumettre à elle et, j'en suis certaine, elle nous observait. Le renard n'est pas apprivoisé, il n'est pas domestiqué. Il est quelque chose de bien plus intéressant : un animal sauvage qui a compris comment vivre à l'interface de notre monde sans en dépendre. Et ça me FA-SCI-NE.


C'est exactement ce qu'on observe dans toutes les villes du monde. Le renard urbain, présent à Paris, à Londres, à Tokyo, ne cherche pas notre compagnie, il exploite notre infrastructure. Les poubelles, les jardins, les heures creuses de la nuit pour aller rendre visite aux poules. Il a adapté ses comportements à nos rythmes sans rien perdre de son instinct.

Et ce n'est pas un hasard si c'est précisément le renard qu'un généticien soviétique a choisi pour l'expérience la plus fascinante jamais menée sur la domestication.


L'expérience Belyaev et ce qu'elle dit vraiment


En 1959, dans le froid sibérien de Novossibirsk, Dmitri Belyaev lance une expérience dont l'ambition est à la fois simple et vertigineuse : reproduire en accéléré le processus de domestication du chien mais, cette fois-ci, sur des renards argentés d'élevage.


Son protocole ne conserve pour la reproduction que les individus les moins agressifs envers les humains. Aucun dressage, aucun conditionnement, juste une sélection génération après génération sur un seul critère : la tolérance à la présence humaine. Et croyez-le ou non : les résultats sont spectaculaires. Dès la quatrième génération, certains renardeaux remuent la queue à l'approche d'un humain. Au fil des décennies, des modifications physiques apparaissent : oreilles tombantes, pelage tacheté, queue recourbée... que personne n'avait sélectionnées. Le comportement a entraîné la transformation de la morphologie, c'est une démonstration fascinante des mécanismes de la domestication. Comment ça se fait ? Je sèche, je ne suis pas éthologue, mes connaissances et compétences s'arrêtent là mais j'adorerais approfondir le sujet !


Mais il faut être précis : l'expérience n'a pas atteint son objectif initial. Pour Belyaev, un renard serait pleinement domestiqué seulement quand il obéirait aux ordres comme un chien, ce que ces animaux ne font toujours pas après plus de 60 ans. Et je crois que j'adore cette information ! D'ailleurs en 2019, une équipe américano-britannique a également remis en question certaines conclusions, notant que les renards de départ provenaient d'élevages à fourrure où des caractères de docilité pourraient avoir déjà été partiellement sélectionnés.


Dans tous les cas, c'est une expérience qui dit beaucoup sur les mécanismes de la domestication et qui montre à quel point le chemin est long, incertain et irréversible une fois enclenché. Disons que la domestication n'est pas un "interrupteur", c'est une dérive génétique lente...très lente mais férocement efficace.

L'animal né en captivité : sauvage ou pas ?


Un lion né dans un zoo est-il encore sauvage ? Biologiquement et génétiquement : oui. Il appartient à une espèce sauvage dont le patrimoine génétique n'a pas été modifié par des siècles de domestication. Son instinct de chasse, de fuite, de socialisation existe dans ses gènes. Comportementalement : c'est plus nuancé. Un lion né en captivité n'a jamais appris à chasser. Il n'a pas développé les compétences sociales d'une meute. C'est pour ça que la réintroduction d'animaux nés en captivité est si complexe et si rarement tentée par les zoos, à qui on reproche souvent de se contenter d'élever sans jamais restituer.`




Pourtant, quand les ressources et les protocoles sont là, ça fonctionne. Des exemples documentés :


  • Le condor de Californie : 22 individus en 1987, tous capturés. En 1992, les premiers condors élevés en captivité sont relâchés. Aujourd'hui, plus de 500 individus volent en liberté.


  • L'oryx d'Arabie : éteint à l'état sauvage en 1972, élevé en captivité, réintroduit à partir de 1980. Aujourd'hui plus de 1 000 individus dans les réserves d'Oman et d'Arabie Saoudite.


  • Le tamarin lion doré (Brésil) : 200 individus dans les années 1970. 147 individus nés dans des parcs zoologiques relâchés dans les forêts brésiliennes. La population sauvage dépasse aujourd'hui 1 000 individus.


La réintroduction est possible mais elle exige des années de préparation, une déshabituation progressive à l'humain, des moyens financiers considérables et une vraie volonté de lâcher ceux qu'on a élevé... et c'est là que beaucoup de zoos s'arrêtent.


Le vrai critère : pas la peur, mais l'autonomie


Il y a une idée reçue qui est assez tenace : un animal sauvage, c'est un animal qui fuit quand tu t'approches, c'est un animal qui a peur de l'humain. Alors est-ce qu'on peut dire que la peur est un marqueur du sauvage ?


Non, c'est inexact, et je sors de mon chapeau l'un des exemples les plus extraordinaires qui soit : les animaux des Galápagos. Eux, ils ne fuient pas. Les iguanes marins te regardent passer sans bouger, les otaries dorment sur les sentiers, les tortues se moquent complètement de ta présence. Ce qui est fascinant c'est que ces animaux ont évolué dans un environnement sans prédateurs terrestres : la fuite n'a jamais eu de valeur adaptative pour eux. Pourtant, ils sont absolument sauvages dans le sens le plus absolu du terme : génétiquement intacts, biologiquement autonomes, vivant exactement comme leurs ancêtres ont toujours vécu. Un tigre de zoo peut te regarder avec le même calme apparent qu'un iguane des Galápagos. Mais ces deux comportements ne peuvent être traduits de la même manière : l'iguane peut partir et il choisit de rester. Le tigre ne peut pas partir, ce n'est pas de la sérénité. La différence entre les deux, c'est l'autonomie et elle est invisible depuis le côté de la vitre.


Sur le mot "sauvage" lui-même et ce qu'il dit de nous



Je reviens à l'étymologie, parce que je pense qu'elle dit quelque chose d'essentiel.

Sauvage : "qui vit dans la forêt", puis "qui n'est pas domestiqué", puis "primitif", "non civilisé". Le mot ne décrit pas seulement un animal, il révèle une hiérarchie, un rapport de forces qui personnellement me passionne et me chagrine. Dans cette hiérarchie, le domestique est la norme et le sauvage est l'exception qui s'en écarte. C'est le monde humain qui est la référence et tout ce qui vit en dehors porte un qualificatif.


La première fois que j'ai compris ça viscéralement, c'était en Amazonie. J'avais douze ans. On bivouaquait dans la jungle et la nuit, les bruits les singes hurleurs, les insectes et autres choses non identifiées m'ont rendu évident quelque chose que je n'aurais pas su formuler alors : on n'était pas chez nous, on était invités, je n'étais pas à ma place et j'aimais l'adrénaline que ça me procurait. Ce que j'ai ressenti là, c'est que le mot sauvage est en fait mal choisi. Un animal qu'on appelle "sauvage", c'est simplement un animal qui est ce qu'il devrait être. Qui va où il veut, mange ce qu'il trouve, vit selon ses propres codes.


L'anomalie, dans cette histoire, ce n'est pas l'animal sauvage, c'est nous. C'est la domestication, la captivité, le conditionnement. Ce devrait être ça, l'exception qui porte un nom. On dit "légumes bio" comme si le biologique était une spécialité, un supplément, un effort particulier. Alors que biologiques, les légumes devraient l'être par défaut (et tout le reste devrait s'appeler autrement, du genre "légumes chimiques" ?). Pour moi, le mot sauvage fonctionne pareil, il marque l'animal libre comme une curiosité, alors que c'est la liberté qui devrait être la norme et la captivité, l'écart.


Alors peut-être que le vrai critère c'est celui-là, finalement : un animal est sauvage quand il vit ses choix, pas les nôtres. Et tant qu'on aura besoin d'un mot pour dire ça, c'est qu'on n'a pas encore tout à fait compris où est notre place. Alors peut-être qu'il faudrait un autre mot. Pas sauvage, qui porte "trop de bruit". Quelque chose comme entier, intact, à l'état naturel. Quelque chose qui dirait : cet animal est ce qu'il est censé être. Rien de plus, rien de moins.


Tu prépares un voyage pour observer la faune sauvage et tu veux t'assurer que les expériences proposées respectent réellement les animaux ? Contacte-moi, c'est exactement le genre de vérification qui fait partie de mon travail.


Sources

  • Définition de "sauvage" : Dictionnaire Larousse - larousse.fr ; Dictionnaire de l'Académie française, 9e édition - dictionnaire-academie.fr

  • Liste des espèces domestiques en droit français : Arrêté ministériel du 11 août 2006 -service-public.fr

  • Dromadaires féraux d'Australie et opération d'abattage janvier 2020 : Wikipedia / Australian feral camel - en.wikipedia.org ; Phys.org, janvier 2020

  • Définition et processus de domestication : Muséum de Toulouse ; Wikipedia / Domestication

  • Distinction apprivoisé / domestiqué : Quatre Pattes - quatrepattes.fr

  • Expérience Belyaev (1959) : Institut de cytologie et de génétique de Novossibirsk ; The Conversation ; Wikipedia / Dmitri BeliaïevCritique de l'expérience Belyaev (2019) : Wikipedia / Dmitri BeliaïevHypothèse des cellules de la crête neurale : Wilkins, Wrangham & Fitch, Genetics, 2014

  • Réintroduction du condor de Californie : Wikipedia / Protection des oiseaux

  • Réintroduction de l'oryx d'Arabie : Wikipedia / Élevage conservatoire

  • Réintroduction du tamarin lion doré : Instinct Animal - instinct-animal.fr ; UICN

  • Absence de crainte des animaux des Galápagos : Charles Darwin, Le Voyage du Beagle, 1839





 
 
 

Commentaires


bottom of page