Les Cinq Libertés : le test à faire avant d'entrer dans n'importe quelle attraction animalière
Dernière mise à jour : il y a 2 jours
J'en ai déjà parlé mais c'est une étude qui révèle une quantité d'informations intéressantes, alors j'ai pas tout à fait fini de la ressortir à toutes les sauces ! Menée par l'université d'Oxford pour World Animal Protection, cette étude a analysé plus de 50 000 avis TripAdvisor déposés sur des attractions animalières. Résultat : 80 % des touristes laissent des avis positifs sur des lieux où les animaux sont maltraités. (WildCRU, université d'Oxford ; World Animal Protection, « Checking out of cruelty ».)
80% !!! On pourrait croire à des gens totalement indifférents et insensibles mais même pas. Oui parce qu'évidemment c'est bien plus compliqué que ça... Je pense qu'on identifie à peu près toutes et tous ce profil de personne trop gaga des animaux qu'a pas du tout conscience de ce que son geste implique. Parce que OUI : la plupart viennent précisément parce qu'ils aiment les animaux. Mais malheureusement, étant donné qu'on est tous biberonné au déni et qu'on a normalisé l'exploitation animale, on ne nous a jamais donné les codes pour distinguer un vrai bien-être d'une bonne mise en scène.

« Oh mais je pense qu'il est heureux », « non mais ça se voit qu'il est bien », ou le doux « oh ça va y a pire » prouvent bien qu'on ne peut pas se fier à son ressenti sur place. Ce petit « je pense que » en dit long sur notre anthropocentrisme : on s'autorise à lire l'état émotionnel d'un être qui ne communique pas comme nous, avec une assurance qui ne repose sur rien de ce qu'on sait vraiment. Les scientifiques, eux, ont mis des décennies à documenter ça sérieusement, et ils sont allés loin : on sait aujourd'hui que même les insectes ressentent la douleur. Mais comme souvent, apparemment, personne ne veut vraiment écouter les scientifiques quand leurs conclusions dérangent une habitude bien installée.
Ça n'a rien à voir, mais quand même un peu : ça ressemble beaucoup au syndrome de l'autruche qu'on connaît bien avec le climat, celui qui consiste à préférer ignorer plutôt qu'affronter. Tu vois très bien de ce que je parle j'imagine !
Alors il faut quelque chose, une grille de lecture, un outil, une boussole. Good news, ça existe depuis 1979.
Précision avant d'aller plus loin, pour que tout le monde parte du même endroit : cette grille s'applique aux situations où l'animal est captif, un zoo, un aquarium, une balade à dos d'éléphant, une nage avec des dauphins en bassin, un spectacle de rapaces ou encore un randonnée à dos de dromadaire. Pas à un safari ou à une session de pistage où l'animal reste libre de partir à tout moment, là, les critères à vérifier sont différents (on en a déjà parlé ici). Pour tout le reste, animal enfermé, dressé ou exhibé, voici l'outil.
Un outil vieux de 45 ans que presque personne n'utilise
En 1979, le Farm Animal Welfare Council, (un organisme consultatif britannique chargé à l'époque de conseiller le gouvernement sur le bien-être des animaux d'élevage), formalise ce qu'on appelle les Cinq Libertés. C'est le socle historique du bien-être animal, repris depuis par l'Union européenne, par l'Organisation mondiale de la santé animale (qui rassemble plus de 180 pays membres), ainsi que par des organisations de référence comme la RSPCA au Royaume-Uni et l'ASPCA aux États-Unis.

De mon côté, obligée de partager l'anecdote, c'est un ranger australien du nom de Troy Bolton qui me l'a apprise. TROY BOLTON et il savait pas qu'il avait un homonyme célèbre qui m'avait complètement fait vriller à l'adolescence mais bref c'est une autre histoire.
Bref, revenons à la science, c'est cette grille qu'ont utilisée les chercheurs d'Oxford pour évaluer 188 attractions animalières et déterminer lesquelles maltraitaient les animaux.
Autrement dit, tu peux appliquer toi-même, même pas en 10 minutes, la méthode d'une étude scientifique internationale, sérieuse et bien plus que fiable. Les voici et je les confronte directement à ce que j'ai pu vivre avec mon travail et à ce qu'on trouve généralement dans le tourisme animalier
1. Être affranchi de la faim et de la soif
Ce que ça veut dire : l'animal a accès à une alimentation et à une eau suffisantes pour le maintenir en pleine santé. Bref, le gros minimum syndical.
Ce qu'on observe : les animaux de spectacle exécutent leur numéro parce que la nourriture leur est retenue jusqu'à ce qu'ils le fassent. C'est le principe même du renforcement alimentaire en dressage, une technique behavioriste vieille comme le monde : on associe un comportement à une récompense et on retient cette récompense tant que le comportement voulu n'est pas exécuté. Un dauphin qui saute pour un poisson est un dauphin qui a faim, sinon le poisson n'aurait aucune valeur d'échange.
Et ça ne se limite pas aux spectacles avec estrade et musique. Dans certains zoos à travers le monde, les animaux ne sont volontairement pas nourris pendant la journée, pour qu'ils aillent spontanément vers les visiteurs qui leur distribuent à manger, contre paiement bien sûr. Le repas complet n'arrive qu'en fin de journée, une fois le public reparti. Je l'ai vu de mes propres yeux avec des kangourous en Australie et des cervidés du côté de Chile Chico, au Chili : l'animal est visiblement craintif, hésitant, mais l'objectif numéro un de tout être vivant, se nourrir, finit par l'emporter sur la peur. Il vient, parce qu'il n'a pas vraiment le choix.
Ce que tu peux vérifier : y a-t-il des spectacles ou des tours à heures fixes ? Les animaux sont-ils nourris devant le public en récompense d'un comportement ? Une petite nuance ici, parce que je sais que certain·es vont me dire qu'il n'y a rien de mal à donner une friandise à un animal qui a déjà mangé : c'est vrai, dans l'absolu. Le problème, ce n'est pas la friandise en elle-même, c'est de savoir si elle sert à renforcer un comportement dressé. Et s'il y a eu dressage, la vraie question à te poser, c'est : pourquoi cet animal a-t-il eu besoin d'apprendre ce comportement-là en premier lieu ?
2. Être affranchi de l'inconfort

Ce que ça veut dire : l'animal dispose d'un environnement adapté, avec un abri et une zone de repos tranquille et confortable. Et évidemment on entend aussi par confort un lieu où il se sent en sécurité, un confort qui lui offre la possibilité de baisser la garde, du moins de ne pas être en vigilance constante.
Ce qu'on observe : les éléphants utilisés pour les balades touristiques restent souvent enchaînés sur du béton entre deux tours, une pratique largement documentée en Asie du Sud-Est par les principales organisations de protection animale. Les grands félins de certains zoos et cirques passent leurs heures creuses dans des cages de service exiguës, hors de la vue du public. Les chevaux qui tirent des calèches en ville continuent de travailler en plein soleil, sur du bitume brûlant, sans réelle pause à l'ombre, une réalité qu'on croise un peu partout sans même y prêter attention parce que c'est devenu un décor urbain quasiment banal.
Le décor de la partie « visible » n'a souvent rien à voir avec les conditions réelles de détention. On a tendance à ne jamais se demander ce que devient une activité une fois le rideau du business fermé, quand les touristes sont repartis pour la journée. L'animal est presque toujours présenté sous son meilleur jour au moment où il est exposé au public : si ce que tu vois déjà t'horripile un peu, imagine ce qu'il se passe le reste du temps...
Ce que tu peux vérifier : les structures n'ont aucune obligation de te montrer où dorment leurs animaux, et la plupart refuseront poliment, donc inutile de le demander frontalement. Ce qui est vérifiable, en revanche, c'est l'enclos lui-même : est-ce que l'animal a une zone où il peut se retirer du regard du public, s'isoler complètement s'il en a envie ? Si l'enclos entier est visible en permanence, sans aucun recoin hors champ, c'est déjà une réponse en soi.
3. Être affranchi de la douleur, des blessures et de la maladie
Ce que ça veut dire : l'animal doit pouvoir accéder rapidement à des soins s'il est malade ou blessé, et surtout, tout doit être fait en amont pour éviter d'en arriver là. Prévenir plutôt que guérir, comme pour nous !
Ce qu'on observe : le crush (cette phase de dressage par la contrainte et la privation qu'on inflige aux jeunes éléphants pour briser leur volonté), le crochet du cornac planté derrière l'oreille ou sous la trompe pour orienter l'animal par la douleur, la selle rigide qui déforme sur le long terme la colonne vertébrale des éléphants porteurs ou encore les dents et les griffes limées des grands félins pour les rendre inoffensifs en photo.
Ce ne sont pas des dérives isolées, ce sont les outils standard d'une partie du secteur. Pas besoin d'être éthologue (même s'il faut toujours s'intéresser à leus conclusions !) pour repérer ça, juste besoin de curiosité et d'un peu d'attention, ce qui, avoue-le, ne coûte jamais rien.
Ce que tu peux vérifier : cherche les cicatrices derrière les oreilles et sur le front des éléphants, là où le crochet marque le plus. Regarde aussi leurs pattes : des callosités épaisses, des blessures ouvertes ou des signes de boiterie trahissent souvent des heures de marche sur du bitume ou du béton, jamais prévues par leur anatomie. Et pose la question du matériel utilisé, crochet, chaîne, aiguillon : une structure honnête ne cachera pas qu'elle en possède, même si elle explique qu'elle ne s'en sert plus. Ceci dit, je précise une chose essentielle : voir ce type de matériel ou ces cicatrices dans un lieu qui te propose de monter sur l'animal doit être rédhibitoire, point final, je n'encourage jamais cette pratique. Si en revanche tu vois ces marques sur un animal dans un vrai centre de soins qui ne propose aucun contact, il s'agit souvent de séquelles d'une vie antérieure, avant son arrivée dans la structure, ce qui change complètement la lecture.
4. La liberté d'exprimer un comportement normal

Ce que ça veut dire : un comportement normal, c'est celui que l'animal adopterait spontanément à l'état sauvage, chasser, parcourir un territoire, grimper, socialiser selon les règles de son espèce. Concrètement, ça suppose un espace suffisant, des équipements adaptés à ses besoins naturels, et la présence de congénères.
Ce qu'on observe : un bassin remplace un océan que le dauphin parcourrait sur plus de 100 kilomètres chaque jour dans son milieu naturel, (une distance largement documentée par le suivi satellite de dauphins relâchés en mer). Une photo posée remplace une chasse qui, dans la nature, mobiliserait tous ses sens et une bonne partie de sa journée. Un enclos remplace un territoire de plusieurs centaines de kilomètres carrés pour un grand félin ou un ours.
Ce que tu peux vérifier : demande-toi simplement ce que fait cet animal dans la nature et regarde s'il peut le faire ici. Un félin qui ne chasse jamais, un éléphant qui ne parcourt aucune distance, un primate qui ne grimpe pas : ce sont des animaux amputés de ce qu'ils sont. Un signe à connaître particulièrement : la stéréotypie, ce mouvement répétitif et sans but (aller-retour le long d'une clôture, balancement de la tête, léchage compulsif) qui n'existe tout simplement pas chez un animal libre.
Ce n'est vraiment pas un concept réservé aux éthologues et je trouve que c'est un des trucs les plus utiles à connaître pour apprendre à lire un comportement animal sans y projeter n'importe quoi. Une précision qui compte et que je nuance : ce qu'on appelle une stéréotypie, ce n'est pas un geste vu une fois, c'est un comportement répété, installé, qui revient encore et encore chez le même individu. Les chercheuses Georgia Mason et Nicole Latham ont montré en 2004 que ce signe, une fois bien identifié comme répétitif, n'est pas parfaitement infaillible à lui seul, de rares cas existent chez des animaux par ailleurs en bonne santé, mais il reste, de très loin, l'indice le plus accessible et le plus fiable pour un œil non expert.
5. Être affranchi de la peur et de la détresse
Ce que ça veut dire : des conditions qui évitent toute souffrance mentale à l'animal, un vrai confort psychologique, pas seulement physique.
Ce qu'on observe : et c'est la liberté la plus piégeuse de toutes, parce qu'elle produit souvent exactement l'inverse de ce qu'on croit voir. C'est tout bête à dire, mais un animal parfaitement docile devant l'objectif n'est pas forcément un animal heureux. Les éthologues qui étudient le comportement des animaux sauvages soumis à un contact humain répété observent un phénomène bien documenté : l'habituation par la peur. Un jeune animal capturé, séparé de sa mère, puis exposé de force et de façon répétée à la présence humaine, finit par ne plus manifester de réaction de fuite, non pas parce qu'il se sent en sécurité, mais parce qu'il a appris, souvent douloureusement, que fuir ne sert à rien. C'est à ça que ressemble une peur apprise très tôt : à du calme mais ça c'est l'interprétation vue de l'extérieur.
Du coup, souvent on se trompe : on regarde un tigre immobile au milieu de vingt touristes et on en déduit qu'il va bien. Sauf que dans la nature, un tigre en bonne santé maintient une distance de fuite face à une présence inconnue, encore une fois c'est un comportement de survie basique documenté chez tous les grands prédateurs sauvages. Un tigre qui reste immobile au milieu d'inconnus n'a soit plus la force de fuir, soit plus aucune raison d'y croire...
Ce que tu peux vérifier : cherche les stéréotypies détaillées juste au-dessus, ce sont des marqueurs largement reconnus de mal-être en captivité, même s'ils ne constituent pas, seuls, une preuve absolue. Une dernière petite chose qu'on oublie souvent de ranger dans cette case : la chaleur extrême sans ombre disponible, l'exposition permanente au soleil sans échappatoire ou le fait de laisser un animal séjourner dans ses propres excréments par manque d'entretien relèvent aussi de cette cinquième liberté. Le stress physique constant nourrit directement la détresse mentale...
Changer de regard

Il y a une image que je garde en tête chaque fois que je visite un lieu qui me met mal à l'aise : celle d'un animal qui a arrêté d'espérer partir et qui a fini par s'adapter à l'endroit où on l'a mis, faute d'alternative. La réalité derrière la plupart des attractions cache une routine cruelle, répétée pendant des décennies, par un animal résigné, déprimé, malheureux et prisonnier qui n'a plus d'autre option.
Parfois, une seule question suffit
La question revient souvent : comment distinguer un « vrai » sanctuaire d'un faux ?
Demande s'il est accrédité de manière indépendante. La référence internationale s'appelle la Global Federation of Animal Sanctuaries (GFAS). Une accréditation GFAS signifie qu'un contrôleur externe s'est déplacé et a validé les standards. Précision honnête toutefois : l'absence d'accréditation GFAS ne condamne pas automatiquement un lieu. C'est une démarche payante et administrativement lourde, souvent hors de portée de petites structures locales pourtant sérieuses, en particulier dans les pays du Sud, qui n'ont ni les moyens ni parfois la structure juridique nécessaire pour y prétendre. L'absence de label n'est pas forcément une preuve de malhonnêteté, mais ça peut-être un indice parmi d'autres.
À l'inverse, « autocertifié » veut dire que le panneau a certifié le panneau, ça j'adore et j'en ai vu à la pelle : le culot bordel. Et le mot « sanctuaire » n'étant protégé par aucune loi, n'importe qui peut se le placarder sur une entrée dans la plupart des pays du monde.
Le grand intérêt de cette grille, c'est qu'elle te sort du ressenti. Devant une attraction, tu ne te demandes plus « est-ce que ça a l'air bien ? », parce qu'on vient de voir que quatre personnes sur cinq se trompent à ce jeu-là. Tu te demandes : ces cinq libertés sont-elles respectées, oui ou non ?
Et désolée de casser l'ambiance mais souvent il suffit qu'une seule soit clairement violée pour que la réponse soit non. Ce n'est pas l'outil parfait, les chercheurs eux-mêmes ont fait évoluer le concept depuis (on parle aujourd'hui plutôt de « domaines du bien-être », qui vont plus loin en intégrant les états mentaux positifs). Mais pour un voyageur, sur place, en dix minutes, je pense que c'est le meilleur instrument qui existe.
Mais au moins, on arrête de se demander si l'animal a l'air content, une question à laquelle on se trompe quatre fois sur cinq comme on l'a vu plus haut, pour se demander ce qu'on lui a retiré pour en arriver là. Ce déplacement, du sentiment vers le fait, c'est tout ce que cette grille te demande de faire !
Avec ANIMA, j'applique cette grille avant de recommander quoi que ce soit. Si tu préfères partir avec des lieux déjà vérifiés, écris-moi.
Sources
Les Cinq Libertés du bien-être animal, formalisées en 1979 par le Farm Animal Welfare Council (Royaume-Uni), adoptées depuis par l'Union européenne, l'Organisation mondiale de la santé animale (WOAH, plus de 180 pays membres), la RSPCA et l'ASPCA. Utilisation des Cinq Libertés comme grille d'évaluation de 188 attractions animalières : Wildlife Conservation Research Unit (WildCRU), université d'Oxford, pour World Animal Protection, rapport « Checking out of cruelty ». 80 % des touristes laissant des avis positifs sur des attractions à faible bien-être animal, sur la base de plus de 50 000 avis TripAdvisor analysés : WildCRU ; World Animal Protection. Sentience et perception de la douleur chez les insectes : travaux récents en biologie comportementale (revue par les pairs, consensus scientifique croissant depuis les années 2020). Distance quotidienne parcourue par les dauphins sauvages (plus de 100 km/jour) : World Animal Protection ; suivis satellites publiés dans Conservation Evidence Journal. Stéréotypies comme marqueurs de mal-être en captivité, nuance sur leur fiabilité : Mason, G. & Latham, N. (2004), « Can't stop, won't stop: is stereotypy a reliable animal welfare indicator? », Animal Welfare. Accréditation indépendante des sanctuaires : Global Federation of Animal Sanctuaries (GFAS). Absence de cadre juridique du mot « sanctuaire » : World Animal Protection.




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