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Pourquoi le tourisme est peut-être la meilleure porte d'entrée pour repenser notre rapport aux animaux

il y a 14 heures
6 min de lecture

Dans un monde où l'on est toutes et tous de plus en plus exposés les uns aux autres, il m'arrive souvent de m'interroger sur ma légitimité et sur ma place dans le vaste monde de l'éthique animale. Et oui je n'échappe visiblement pas à la maladie collective de notre époque : on se compare en permanence à des parcours qu'on ne voit qu'en version la plus réussie, sur les réseaux, dans les conférences, dans les formations des autres et ça fabrique un doux et violent sentiment d'illégitimité presque universel, même chez des gens extrêmement compétents. Oui, j'essaie de lutter contre ça mais évidemment je suis une femme entrepreneure qui manque souvent de confiance en elle et j'ai mes petits moments de down qui me font douter.



Le tourisme animalier, mon domaine, ma spécialité, peut sembler bien étroit à côté d'un sujet aussi large que notre rapport global aux animaux. Et puis, évidemment, en y réfléchissant vraiment, souvent sous la douche ou en promenant mon chien (les deux hauts lieux de ma pensée stratégique mondiale), je me dis l'inverse. Là, comme par magie, cette même personne qui doutait d'elle deux minutes plus tôt est capable de t'expliquer avec pourquoi son domaine est en fait absolument central. Ouf, parfois la confiance disparaît mais heureusement la conviction est bien ancrée, et la conviction, la voici : non, pour moi, le tourisme n'est pas une niche réduite à côté du sujet plus large de l'éthique animale, c'est peut-être, au contraire, l'un de ses meilleurs leviers !


L'angle mort de nos 330 jours sans vacances


Au quotidien, on est presque coupés du contact avec les animaux, si on exclut bien évidemment nos animaux de compagnie. Le cochon, c'est une tranche dans l'assiette, la vache, c'est un manteau en cuir ou les sièges de ta voiture, la poule, ce sont des œufs dans le frigo... On vit entouré de bouts d'animaux sans même s'en rendre compte, tant la forme a changé. La liste est longue, une fois qu'on commence à la dresser : le nugget qui ne ressemble plus du tout à un poulet, le rôti du dimanche qu'on découpe sans y penser une seconde de plus. L'aquarium du restaurant avec ses homards vivants entassés, devant lequel tout le monde passe sans un regard pour choisir sa table ou encore le poisson pané qui n'a plus ni tête ni queue ni nom d'espèce. Et puis le manteau de fourrure de la grand-mère dans le rayon surgelé de ton supermarché, le foie gras de Noël qu'on glisse sur la table avec les autres plats.


Et pour celles et ceux qui ont fait le choix d'arrêter de consommer des animaux, cette overdose de corps sans vie devient carrément éprouvante à vivre. Tu la vois, cette accumulation, repas après repas, rayon après rayon. Mais le plus souvent tu te tais, parce que sinon tu te prends un petit "rooooh ça vaaa" excédé à la moindre remarque. Alors tu la fermes, tu ravales et à force, c'est difficile de ne plus voir que des cadavres partout autour de toi, sans un seul animal qui respire vraiment dans les environs.


Cette distance a un effet très concret : elle rend presque impossible de remettre en question quoi que ce soit. On ne questionne pas ce qu'on ne voit plus, et ça, c'est la grande tragédie de notre époque, l'exploitation animale n'est même plus une chose qu'on choisit ou qu'on remarque, c'est devenue la toile de fond silencieuse sur laquelle on a grandi, au point qu'il faut un vrai effort conscient pour seulement la voir.


Le quotidien a normalisé, banalisé, rendu invisible une bonne partie de notre rapport réel aux animaux précisément parce qu'il ne nous met jamais en face d'eux vivants.



Et puis on part en vacances


C'est fou comme le voyage change quelque chose d'assez précis dans la tête des gens. Des travaux en psychologie du tourisme parlent de ce qu'on appelle la xénophilie touristique, cette attirance pour ce qui est différent, étranger, nouveau, qui pousse à essayer la nourriture locale, à parler aux habitants, à s'ouvrir à des choses qu'on n'aurait jamais tentées chez soi. D'autres recherches montrent que les personnes les plus curieuses en voyage sont aussi celles qui ont le plus ce qu'on appelle en psychologie l'ouverture à l'expérience, un vrai trait de personnalité qui est totalement mesurable. Donc en clair : partir, ça met sur une disposition d'esprit différente. On est plus patient, plus curieux, plus disponible. Plus chill, si on veut résumer en un mot. Et c'est comme ça que tonton Didier, celui qui chasse tous les dimanches depuis vingt ans sans jamais se poser la moindre question, peut se retrouver les larmes aux yeux devant un ballet de dauphins au coucher du soleil pendant les vacances. Allez comprendre.


C'est précisément dans cette disposition-là que les rencontres animales spontanées se produisent, avec des animaux qu'on ignorerait complètement chez soi, dans sa petite routine. Les mêmes personnes qui ne lèveraient jamais les yeux sur un pigeon parisien s'arrêtent en Grèce pour prendre en photo un lézard sur un muret. Celles qui chasseraient une mouche d'un revers de main s'extasient devant un papillon exotique posé sur une fleur d'hôtel. On freine la voiture pour laisser passer un troupeau de moutons sur une route de montagne, alors qu'on n'aurait pas ralenti pour une volée de pigeons en ville. On fait la queue, parfois tard le soir, pour observer des tortues marines venir pondre sur une plage. On tend la main pour nourrir un âne d'un bout de pomme dans un gîte à la campagne, un petit "mooow le grand bébééou" qui nous échappe avec la même émotion attendrie que si c'était la première fois qu'on approchait un animal de ferme. En plongée, on se réjouit de croiser un poisson qu'on mangerait sans y penser deux fois une fois rentré, grillé sur une table de restaurant. On s'arrête net devant un héron au bord d'un lac en vacances, le genre d'oiseau qu'on croiserait pourtant tout aussi bien dans le parc de son quartier sans jamais le remarquer. Le désir d'exotisme, même pour des espèces qu'on croise finalement assez banalement une fois qu'on y prête attention, réveille une curiosité qui dort le reste de l'année.


Il y a aussi ces instants attendrissants où quelqu'un, habitué aux grandes villes et peu familier avec le monde animal, se réveille d'un coup, maladroitement mais sincèrement. Et ça, j'adore. Je pense à ce monsieur tellement enthousiaste et candide accompagné au Pérou qui pointait du doigt des troupeaux entiers en s'exclamant "regardez tous ces lamas !", visiblement ravi. Sauf qu'il s'agissait de guanacos, le cousin sauvage du lama : le lama, lui, n'existe qu'à l'état domestique, il n'y en a tout simplement aucun dans la nature, mais on s'en fiche, il était émerveillé ! Je pense aussi à ces gens qui désignent un troupeau de moutons en disant "oh regarde les biquettes !", avec le même enthousiasme. Ils se trompent mais c'est pas important... il y a quelque chose d'hyper touchant dans cet élan spontané, cette joie sincère face à un animal, même mal identifié. Au moins, pour une fois, ils regardent vraiment.


Petite anecdote qui résume bien la limite de tout ça : des client·es à moi, au Costa Rica, m'envoyaient des photos ravies d'une randonnée dans la jungle, fascinés par une colonie de fourmis géantes qui transportaient des feuilles entières, tout un ballet organisé sous leurs yeux, "trop cool la rando" en légende. Cinq jours plus tard, installés dans leur lodge sur la péninsule d'Osa, je prends des nouvelles et la même personne m'envoie une photo de fourmis dans sa salle de bain, clairement contrariée cette fois. Alors, qu'est-ce que ça dit ? Que l'animal est admirable tant qu'il reste un spectacle qu'on regarde de l'extérieur, et qu'il redevient vite un problème dès qu'il touche à notre confort personnel. La frontière entre émerveillement et nuisance est parfois beaucoup plus fine qu'on ne le pense.


C'est là que je veux m'engouffrer



Je ne dis pas que le tourisme animalier éthique est LA seule porte d'entrée vers une réflexion plus large sur l'éthique animale. Je pense juste très fort qu'elle est sous-estimée, alors qu'elle a un avantage que peu d'autres angles ont : elle intervient au moment précis où les gens sont le plus disposés à changer de regard et sur des animaux qu'ils ne croisent jamais autrement.


C'est là, dans ce moment suspendu où quelqu'un s'arrête pour observer un animal qu'il n'avait jamais vraiment regardé, que je crois qu'on peut vraiment commencer à transformer un regard. Pas en l'assommant de chiffres sur l'élevage industriel en plein apéro au bord de la piscine, mais en partant de cette curiosité déjà activée pour la faire grandir un peu plus.


Un de mes plus beaux souvenirs de terrain illustre justement tout ça : un accompagnateur que j'avais sur un séjour, plutôt du genre carré, pas franchement du genre à s'émouvoir facilement, a fondu en larmes comme un enfant devant une orque sauvage croisée en pleine navigation. J'étais aussi surprise qu'émue. Il a arrêté de manger du poisson pour le reste du séjour. L'histoire ne dit pas s'il a continué une fois rentré chez lui, j'en sais strictement rien, mais je crois qu'on a planté une graine ce jour-là, et une graine, par définition, ça ne demande qu'à pousser un jour ou l'autre.


Avec ANIMA, c'est exactement le pari que je fais : utiliser ce moment d'ouverture qu'est le voyage pour construire une vraie rencontre avec le vivant, plutôt qu'une consommation de plus. Si ça te parle, écris-moi.


Sources

Xénophilie touristique (attirance pour la nouveauté et l'étranger comme moteur du voyage) : Nørfelt, Kock & Josiassen, Journal of Travel Research. Lien entre ouverture à l'expérience (trait de personnalité) et curiosité en voyage : Jani, D. (2014), Anatolia: An International Journal of Tourism and Hospitality Research.

 
 
 

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