Volontourisme : quand "aider" fait plus de mal que de bien
- manonlzchauvin
- il y a 7 jours
- 9 min de lecture
Sur le papier, c'est le plus beau des projets. Ça vient du coeur, ça vient des tripes, d'un amour pour les animaux incontestable qui est d'ailleurs tout à ton honneur.

Partir à l'autre bout du monde donner de son temps : soigner des animaux dans un "sanctuaire", nourrir au biberon des bébés fauves, s'occuper de chiens errants dans un refuge, participer à un centre de soins pour tortues marines, aider dans une réserve de primates, patrouiller sur une plage de ponte, réhabiliter des oiseaux blessés. L'offre est infinie et elle est parfaitement calibrée pour nos rêves.
On paie parfois cher pour ça, on rentre le cœur gonflé et un peu plus aligné d'avoir été utile. Ce concept de plus en plus en vogue ces dernières années est ce qu'on appelle le volontourisme, la contraction de "volontariat" et "tourisme".
Sauf que derrière les bonnes intentions se cache parfois un système qui fait du mal à ceux qu'il prétend aider. Au-delà de la cause animale on est sur un sujet qui touche aussi bien les enfants que les animaux, alors je pensais à ce sujet passionnant dont il faut bien quand même parler franchement.
Le syndrome du sauveur blanc
Alors déjà, nommons le mécanisme de fond : il y a, dans une bonne partie du volontourisme, ce que les chercheur·ses appellent le "syndrome du sauveur blanc" : cette idée qu'un·e Occidental·e, même sans aucune qualification, serait par nature plus apte à "sauver" les populations ou la faune des pays du Sud que les gens du pays eux-mêmes.
Et pour comprendre d'où vient cet imaginaire, il faut remonter plus loin que le tourisme. Les travaux de l'historien Guillaume Blanc et de la chercheuse Violette Pouillard le montrent bien : la conservation de la nature en Afrique s'est construite dans un moule colonial. Les grands parcs nationaux du continent ont parfois, souvent, été créés en expulsant les populations qui vivaient là depuis toujours, au nom d'une "nature vierge" à préserver, un fantasme d'Éden sans humains inventé par l'Occident. On a chassé des gens de leurs terres pour y installer des animaux à protéger et des touristes à recevoir.
Ce qu'on appelle aujourd'hui le colonialisme vert, c'est ça : la continuité de cette logique sous une sorte de vernis écologique et moral. Les communautés autochtones restent peu ou pas associées aux démarches de conservation, quand elles ne deviennent pas les "indésirables" qu'il faut contenir aux marges des réserves. Sous couvert de protéger les animaux ou les espaces sauvages, on perpétue une logique de contrôle et d'accaparement.
Bref, attention, le volontourisme peut-être en partie l'héritier direct de cet imaginaire. Il repose sur une idée jamais formulée mais omniprésente : la nature du Sud a besoin d'être sauvée par le Nord.
Le présupposé qui ne dit pas son nom
Il s'agit quand même d'un renversement absurde quand on y pense. On envoie volontiers une jeune personne de 20 ans, sans formation ni compétences particulières, soigner des animaux sauvages à l'étranger, alors qu'on ne la laisserait jamais faire la même chose chez nous, sans diplôme ni expérience.
Je trouve que faire l'expérience mentale est plutôt parlante : imaginons qu'un·e étudiant·e kényan·e débarque en France, sans aucune qualification et propose de payer pour venir manipuler des lynx dans un centre de soins des Alpes. La réponse serait immédiate et sans appel : hors de question, ce métier demande des années de formation, on ne joue pas avec la faune sauvage. Pourquoi ce qui nous paraît évident ici deviendrait acceptable là-bas ?
C'est assez inconfortable de se l'avouer mais inconsciemment on considère que les animaux du Sud méritent moins de compétence, moins de rigueur, moins de protection. Et surtout, parce qu'on ne voit pas les professionnel·les locaux qui existent déjà, souvent bien mieux formés que nous, plus connaisseurs et à qui ces places de bénévoles occidentaux payants prennent parfois du travail rémunéré. Le comble : lorsque nous payons pour occuper un poste qu'un·e habitant·e du pays remplirait parfois mieux, tout en gagnant sa vie. Derrière la générosité affichée, il y a ce présupposé colonial qui ne dit pas son nom et que je trouve important de rappeler.
Les orphelinats qui fabriquent des orphelins
L'exemple le plus parlant même si tout à fait glaçant, c'est celui des orphelinats. Ca va paraître peut-être un peu hors-sujet mais c'est important d'en parler tant les chiffres sont sidérants. Sur les millions d'enfants vivant en institution dans le monde, environ 80 % ne sont pas orphelins : ils ont au moins un parent vivant. (ReThink Orphanages ; Better Care Network.) La plupart en ont été séparés à cause de la pauvreté, du handicap ou de la discrimination.
Au Cambodge, le nombre d'orphelinats a explosé au cours de la dernière décennie, alors même que le nombre réel d'orphelins diminuait et que la pauvreté reculait. Coïncidence troublante ? En tout cas cette croissance correspond exactement à l'essor du tourisme et du volontourisme dans le pays et la moitié de ces établissements se concentrent dans les destinations touristiques de Phnom Penh et Siem Reap. (Friends International ; UNICEF.) Autrement dit, l'offre s'est créée pour répondre à la demande occidentale.
Certains enfants ont été retirés à des familles pauvres, parfois contre rémunération, pour alimenter une sorte de business de la bonne conscience. On parle désormais de "trafic d'orphelinat" et l'Australie a été le premier pays à le criminaliser en 2018, avec le soutien de l'association Lumos.
Et puis le va-et-vient permanent de volontaires bien intentionnés fait des dégâts psychologiques réels sur ces enfants : à peine se sont-ils attachés à un adulte que celui-ci repart, remplacé par un autre, puis un autre. On leur inflige des ruptures d'attachement à répétition, au nom de notre besoin à nous de nous sentir utiles. Sans compter que ces structures n'appliquent quasiment aucune vérification sur les volontaires accueillis, ce qui expose des enfants vulnérables à des risques d'abus. C'est clairement plus que grave. (UNICEF ; ReThink Orphanages ; Lumos.)
Côté animaux, le même piège

Alors oui, dans le tourisme animalier, le mécanisme est identique. Des "sanctuaires" ou "centres de secours" te proposent, contre une belle somme, de nourrir au biberon des bébés lions, de câliner des éléphanteaux, de soigner des primates.
J'ai en rien la science infuse mais très franchement c'est presque toujours un piège. Ces structures font naître ou capturent des animaux pour alimenter le flux de volontaires attendris. Et le cas des lions en Afrique du Sud est l'illustration la plus documentée de cette chaîne de l'horreur.
Aujourd'hui, environ 8 000 lions vivent en captivité dans plusieurs centaines d'élevages sud-africains, contre moins de 3 000 à l'état sauvage dans le pays. (Born Free.) Cherchez donc l'erreur ! Ces animaux ne servent aucun objectif de conservation. Voici leur parcours, étape par étape : bébés, on les arrache très tôt à leur mère pour en faire des peluches vivantes que les touristes et les volontaires paient pour câliner et nourrir au biberon (au passage, cette séparation précoce permet à la femelle d'être remise en reproduction plus vite, donc de produire davantage de lionceaux).
Adolescents, on les utilise pour les "marches avec les lions", ces balades où l'on se promène aux côtés d'un fauve. Puis, devenus adultes et trop dangereux pour le contact, ils sont vendus à la chasse en enclos, le fameux canned hunting : un chasseur paie entre 15 000 et 30 000 dollars pour abattre, dans un espace clos dont l'animal ne peut pas s'échapper, un lion habitué aux humains et donc incapable de fuir. (TRAFFIC ; QUATRE PATTES.)
Et si je pousse un peu plus loin on rentre encore plus dans le glauque : une fois le trophée prélevé, le squelette part vers l'Asie. Les os de lion sont devenus le principal substitut aux os de tigre dans la médecine traditionnelle asiatique, notamment pour fabriquer le "vin d'os de tigre", censé traiter rhumatismes et impuissance. (QUATRE PATTES ; TRAFFIC.) Un squelette se vend environ 1 500 dollars au départ, les os se revendent ensuite plusieurs centaines de dollars le kilo, si bien qu'un seul lion peut représenter jusqu'à 15 000 dollars dans la chaîne d'approvisionnement. (The Conversation ; rapport EMS Foundation / Ban Animal Trading.) Et ce commerce légal sert de couverture idéale au blanchiment d'animaux braconnés.
Voilà ce que finance, sans le savoir, la personne qui paie pour donner le biberon à un lionceau. On lui vend du soin mais elle alimente le premier maillon d'une industrie qui finit à la carabine et dans une bouteille de vin d'os. A gerber. La règle est la même que pour tout le reste : un vrai centre de réhabilitation limite au maximum le contact humain, parce que son but est de relâcher des animaux sauvages.
Aider vraiment, ça ressemble à quoi ?
Alors attention, jamais de la vie je dis qu'il ne faut jamais s'engager. Je dis qu'il faut le faire intelligemment, en retournant complètement la logique. Au lieu de te demander "qu'est-ce que ça va m'apporter, comme expérience ?", demande-toi "de quoi ces animaux ont-ils réellement besoin ?".
Et la réponse, la plupart du temps, ce sont des moyens et des compétences locales, plutôt que des bras occidentaux de passage. Concrètement, soutenir financièrement des structures locales sérieuses : un centre de soins qui reçoit ton don peut embaucher un·e soigneur·se qualifié·e du pays à l'année, ce qui vaut infiniment mieux que ta présence de trois semaines. Parrainer un animal en réhabilitation, sans jamais exiger de le voir ni de le toucher. Financer du matériel concret : jumelles, pièges photographiques, GPS de suivi, matériel vétérinaire, carburant pour les patrouilles anti-braconnage.
Tu peux aussi contribuer sans un centime et c'est parfois le plus utile. Participer à des programmes de science participative pendant ton voyage : photographier une baleine pour Happywhale, identifier des espèces sur iNaturalist, signaler tes observations. Tes données alimentent directement la recherche, et ça, aucune structure ne peut te le vendre. Relayer sérieusement le travail des associations locales, faire connaître leurs actions, dénoncer les faux sanctuaires. Et choisir des observations respectueuses avec des guides locaux, ce qui fait vivre l'économie de la conservation sans jamais toucher un animal.
Enfin, si tu tiens vraiment à donner de ton temps sur le terrain, il faut qu'on distingue deux choses que tout le monde mélange : d'un côté, le volontourisme tel que je viens de le décrire, tu paies, on te promet du contact avec des animaux, aucune compétence n'est exigée et tu repars dans dix jours avec de belles photos. De l'autre, le volontariat de conservation qui n'a franchement plus rien à voir.
Ces missions sérieuses existent bel et bien, et j'ai la chance de travailler avec plusieurs structures qui les portent, comme Naturévolution, Freepackers, Bwild, OSI Wild ou DROPS. Là, on parle de tout autre chose : d'expéditions scientifiques, de relevés de terrain, de restauration d'habitats, de suivi d'espèces, de missions encadrées où l'on te demande de la rigueur et de l'endurance plutôt que ta carte bancaire.
Voici les critères qui permettent de faire la différence, et je te conseille de les appliquer à n'importe quelle mission qu'on te proposera :
On te sélectionne
On te demande tes compétences, tes motivations, parfois un entretien. Si tout ce qu'on veut savoir c'est ton mode de paiement, méfie-toi.
On ne te promet aucun contact avec les animaux sauvages.
Mieux : on t'explique dès le départ que tu ne les toucheras pas et que tu les verras peut-être à peine.
On te demande du temps, plusieurs semaines, souvent plusieurs mois.
Les tâches sont ingrates ? Parfait ! C'est bon signe ! Saisir des données, arracher des espèces invasives, marcher des heures pour un relevé, réparer du matériel. Le terrain, le vrai, c'est rarement instagrammable. Si tu réalises que le programme existerait sans toi, que la structure a des objectifs scientifiques ou de conservation qui lui sont propres et qui continueraient si aucun bénévole ne venait alors feu vert. Tu viens en renfort, pas en client. Pareil, si les locaux sont aux commandes ou au minimum pleinement associés aux décisions et rémunérés à leur juste valeur. GO !
Aussi, la transparence financière est totale, on te dit où va ton argent, ce qu'il finance concrètement et tu peux le vérifier. Si une mission coche ces cases, alors oui, fonce. Ton temps et ton énergie serviront vraiment.
Sur mes propres contradictions
Je termine par là, parce que je serais malhonnête de donner des leçons depuis un piédestal. Je suis passée par ces envies-là, moi aussi, cette pulsion de vouloir aider, de me rendre utile, de faire quelque chose de mes idées. Mais j'ai visité des lieux que je n'aurais pas dû visiter, j'ai mis du temps à comprendre certains mécanismes et évidemment j'apprends encore à ouvrir l'oeil.
Ce que je sais aujourd'hui, c'est simplement que le désir d'aider mérite d'être bien orienté, sinon il abîme ce qu'il voulait protéger. Et qu'accepter de ne pas être au centre de l'histoire, c'est peut-être la partie la plus difficile. Je suis pas en train de dire que les défenseurs de la cause animale sont des gros vaniteux mais je sais bien qu'on a besoin de sentir qu'on sert à quelque chose, qu'on a impact positif pour une fois en tant qu'être humain. Le vrai altruisme, je crois, consiste à faire la paix avec ça.
Chez ANIMA, je t'oriente uniquement vers des structures sérieuses, locales, où ton aide sert vraiment les animaux et leur cause. Si tu veux t'engager utilement en voyage, écris-moi.
Sources
Colonialisme vert et héritage colonial de la conservation (création de parcs par expulsion des populations, exclusion des communautés autochtones) : travaux de Guillaume Blanc et Violette Pouillard, relayés par Réjane Sénac, "Comme si nous étions des animaux". Orphelinats : environ 80 % des enfants en institution ne sont pas orphelins (ReThink Orphanages ; Better Care Network) ; explosion du nombre d'orphelinats au Cambodge concentrés dans les zones touristiques alors que le nombre d'orphelins diminue (Friends International ; UNICEF) ; risques d'abus et ruptures d'attachement (UNICEF ; Lumos) ; criminalisation du "trafic d'orphelinat" par l'Australie en 2018. Élevage de lions en Afrique du Sud : ~8 000 lions captifs contre moins de 3 000 sauvages (Born Free) ; chaîne câlins-marches-canned hunting, tarifs de la chasse en enclos (TRAFFIC ; QUATRE PATTES) ; os de lion comme principal substitut aux os de tigre et valeur dans la chaîne d'approvisionnement (QUATRE PATTES ; TRAFFIC ; The Conversation ; rapport EMS Foundation / Ban Animal Trading). Critères d'un vrai centre de réhabilitation (contact minimal, objectif de relâcher) : World Animal Protection.




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