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Mais pourquoi on a toujours envie de toucher les animaux sauvages ?


Tu es en train de faire de la plongée tranquille et un dauphin sauvage surgit à quelques mètres de toi. Ta main se tend avant même que tu conscientises ton geste. Tu croises un cerf en forêt et quelque chose en toi voudrait s'approcher, poser tes doigts sur son pelage. Un hérisson se roule en boule au bord du chemin, et tu meurs d'envie de le prendre au creux de tes mains. Ou alors on te propose de caresser un lionceau, et malgré le petit malaise, la tentation est là.



Franchement, moi la première, je suis servie. Caresser mes agneaux, je peux difficilement m'en empêcher. Et le jour où un paresseux tout crasseux a traversé un sentier juste devant moi au ralenti, franchement, ça me démangeait tellement de le toucher que j'ai dû enfoncer mes pauvres petits ongles dans la chair de mes paumes tellement j'ai serré les poings.


Ce réflexe, on l'a presque tou·tes. Cette envie de toucher, de caresser, de sentir sous nos doigts l'animal qui nous fascine. Et le plus troublant, c'est qu'on la ressent même quand on sait que ce n'est pas une bonne idée, même quand on aime profondément les animaux. Alors d'où ça vient, cette pulsion ? Pourquoi la main se tend-elle avant même qu'on ait réfléchi ? La réponse est bien plus riche qu'on croit, elle mêle notre biologie, notre histoire d'espèce, nos cultures et même notre rapport au sacré. Alors viens, je te propose un petit voyage dans les raisons profondes de cette envie de contact, pour mieux la comprendre et, peut-être, mieux la dépasser !


Une histoire de biologie : le toucher, notre premier langage


Commençons par le corps : avant d'être une idée, l'envie de toucher est une affaire de peau et de cerveau. Le toucher est le tout premier sens que nous développons : bien avant de voir ou d'entendre, le fœtus ressent le contact. C'est par la peau que nous découvrons le monde, que nous recevons nos premières informations sur ce qui nous entoure. Toute notre vie, le toucher reste le sens le plus direct, le plus immédiat, celui qui abolit la distance entre nous et l'autre. Regarder, c'est rester à l'extérieur alors que toucher, c'est entrer en relation et créer l'interaction. Durant mes études, mon professeur d'éthique m'avait beaucoup marquée là-dessus : il expliquait que le contact est notre façon la plus ancienne, la plus primitive, d'entrer vraiment en lien avec un autre être vivant.


Et il y a une raison toute simple à ça : quand on caresse un être vivant, notre cerveau libère de l'ocytocine (l'hormone qu'on surnomme "hormone de l'attachement"), celle qui nous détend et nous fait nous sentir liés aux autres. (CNRS / Nature Neuroscience, 2020.) Concrètement : le stress baisse, le cœur ralentit, on se sent bien. Toucher un animal nous apaise pour de vrai. C'est prouvé, c'est de la chimie et c'est d'ailleurs tout le principe de la médiation animale, ces dispositifs où le contact avec un animal apaise des personnes anxieuses, âgées ou en souffrance. Le corps de l'animal devient une source de réconfort réelle et mesurable.


Evidemment, entreprendre de toucher un chien ou un éléphant n'est pas tout à fait la même chose !
Evidemment, entreprendre de toucher un chien ou un éléphant n'est pas tout à fait la même chose !

Le réflexe du "trop mignon" : quand l'animal réveille notre instinct parental


Il y a une deuxième mécanique biologique et elle est assez drôle quand on la comprend.

Notre cerveau réagit devant un chiot, un chaton ou un bébé phoque à peu près de la même façon que devant un bébé humain. (Québec Science, 2022.) Ce n'est pas un hasard : beaucoup d'animaux, surtout jeunes, présentent ce que les scientifiques appellent des traits néoténiques : un visage rond, de grands yeux, un gros front, bref des proportions de bébé. Or notre espèce est programmée pour fondre devant ces signaux-là, parce qu'ils déclenchent notre instinct de soin, celui qui nous pousse à protéger nos propres petits. Perso j'appelle ça l'effet Pixar, les grands yeux, l'être immaculé beaucoup trop mignon et parfait.


Le résultat, c'est cette réaction qu'on connaît tous devant une bouille attendrissante : le fameux "il est trop mignon, il est beaucoup trop chou" est un réflexe ancestral de prise en charge qui se déclenche, celui qui nous pousse à protéger nos propres petits et qui nous donne envie de se rapprocher, de câliner, de protéger, bref de chercher le contact. Des études ont même montré qu'après avoir regardé des images d'animaux mignons, on devient temporairement plus habile de nos mains puisque le corps se prépare à s'occuper d'un "petit être fragile". Ça va parfois tellement loin que parfois je craque complètement et je m'entends dire "il est trop mignon, j'ai envie de le BOUFFER !" si c'est pareil pour toi, rassure-toi, tu n'as pas de pathologie psychiatrique encore non-identifiée, c'est juste que l'attendrissement est si intense que le cerveau sature et déraille un peu. (Ceci dit, maintenant que j'y pense... c'est peut-être ça, le vrai secret de l'industrie de la viande ?)


Sauf que ce logiciel humain a été écrit pour nos bébés. Et voilà le truc : quand on s'occupe d'un bébé humain, on ne le prend pas pour une peluche. On sait que c'est une personne, avec ses besoins, sa fragilité, sa volonté propre. Alors pourquoi, avec un animal, on oublie ça d'un coup ? Quand ce réflexe se déclenche devant un animal sauvage, il nous joue un tour : il nous fait oublier que le renardeau adorable n'est pas un jouet, mais un être sauvage dont la vie ne demande pas nos câlins.


Une histoire d'espèce : la biophilie, notre lien inné au vivant


Allez hop, je te propose maintenant de prendre de la hauteur. Au-delà de la chimie du moment, il y a quelque chose de plus vaste : notre attachement au vivant est inscrit dans notre longue histoire d'espèce.


Petit shot d'ocytocine auprès de ce jeune berger des Pyrénées
Petit shot d'ocytocine auprès de ce jeune berger des Pyrénées


Le biologiste Edward O. Wilson a donné un nom à ça en 1984 : la biophilie, littéralement "l'amour du vivant". Son hypothèse : les humains ont une tendance innée, instinctive, à rechercher le contact avec les autres formes de vie. (Wilson, Biophilia, 1984.) Et ça se comprend quand on y pense ! Pendant des millions d'années, nos ancêtres ont vécu dans une relation permanente et étroite avec la nature. Évidemment je ne suis pas là pour romantiser notre relation au vivant mais savoir observer les animaux, les comprendre, s'y intéresser, à l'époque c'était autre chose, c'était une question de survie. Ce lien s'est ancré si profondément qu'il fait aujourd'hui partie de notre biologie.


C'est pour ça qu'on choisit un appartement avec vue sur un parc, qu'on se sent apaisé en forêt, qu'on craque devant un animal et qu'on le cajole avec une voix naïve et aigüe absolument insupportable. Et ça vient pas de nulle part, c'est un héritage ! Nous sommes faits pour être en lien avec le vivant. Et toucher, c'est la forme la plus intense de ce lien, la façon la plus totale d'abolir la distance entre nous et cet autre qui nous fascine. Vu sous cet angle, l'envie de toucher un animal sauvage n'est pas un défaut. C'est même plutôt beau : c'est le signe qu'on n'a pas totalement coupé le fil qui nous relie au reste du vivant. Le problème reste ce qu'on fait de ce désir et de nos mains sur pattes qui peuvent partir en autonomie totale. Si toi aussi tu te transformes en flaque devant un chiot de trois semaines et que tu peux pas résister à lui faire de gros calinous alors reste encore un peu pour lire la suite.


Une histoire de cultures : caresser et posséder


Là où ça devient vraiment intéressant, c'est quand on regarde ce que nos sociétés modernes ont fait de ce désir.


Dans notre culture occidentale contemporaine, toucher un animal, c'est souvent une manière de dire "j'y étais". On veut la photo de la main sur le dauphin, sur l'éléphant, sur la tortue, le selfie avec le singe, le câlin au lionceau. Le contact devient une preuve, presque un trophée, une expérience à cocher et à montrer. On ne cherche plus vraiment la relation avec l'animal : on cherche à capturer un moment, à le posséder, à le ramener chez soi sous forme d'image. Et je trouve que cette pulsion-là raconte beaucoup de notre époque. Dans un monde où tout se photographie et se partage, l'animal sauvage devient un décor, un accessoire d'expérience presque un faire-valoir. On a tellement l'habitude de consommer que même notre émerveillement, on veut le consommer, le toucher, le prendre, le garder. C'est une façon très moderne et un peu triste de transformer une rencontre en acquisition.


Heureusement pour eux, les oiseaux évitent plus habilement nos envies de mains baladeuses...
Heureusement pour eux, les oiseaux évitent plus habilement nos envies de mains baladeuses...

Attention, je décrypte, je n'accuse pas. Bien sûr que derrière ce geste, il y a presque toujours une vraie sensibilité, un amour sincère de l'animal, une émotion authentique. Personne ne tend la main vers un macaque par cynisme. Au fond, même si c'est maladroit, il y a la recherche du contact dont je parlais plus haute. On le fait parce qu'on est ému, parce qu'on voudrait garder une trace de ce moment rare. L'intention est belle mais sans le vouloir, elle nous fait basculer du côté de la possession et c'est ça qu'il vaut la peine de regarder en face.


Et pourtant, il suffit de regarder d'autres cultures pour voir que ce rapport n'a rien d'universel. Dans beaucoup de sociétés, on ne touche justement pas l'animal, et cette mentalité ne traduit pas de l'indifférence mais du respect. Chez les Inuit, on transmet depuis toujours l'idée que les animaux sont conscients de la façon dont on les traite, et qu'il ne faut jamais en abuser. Une sorte de karma voyez-vous. Chez les Sami de Scandinavie, un principe fondamental veut que l'humain fasse partie de la nature et doive la respecter, pas la dominer : donc aucun rapport de forces et surtout pas de domination à avoir avec les animaux. Chez les peuples aborigènes d'Australie comme dans de nombreuses Premières Nations d'Amérique, l'humain n'a tout simplement pas de place privilégiée dans le cercle du vivant, il est ni plus ni moins qu'un maillon parmi les autres, pas le fils de Dieu tout en haut de la pyramide du vivant.


Une histoire de sacré : quand ne pas toucher est la plus haute forme de respect


Dans énormément de cultures traditionnelles, l'animal n'est pas quelque chose qu'on attrape. Il est un parent, un ancêtre, un esprit, un égal.


Prends l'exemple le plus parlant : la vache en Inde. Elle est considérée comme sacrée, comme une "mère universelle", rien à voir avec ici... Résultat, on ne la mange pas, on ne la maltraite pas et surtout on ne la touche pas n'importe comment. Quand une vache s'allonge en plein milieu d'une rue et bloque la circulation, les gens attendent, tout simplement. L'animal passe avant ! (la vénération de la vache remonte à plus de 2 000 ans dans l'hindouisme.) Au Japon, la grue est un animal sacré qu'on n'attrape pas non plus : on la représente, on la plie en origami par milliers, on l'honore de loin comme un symbole de longévité et de chance. Enfin, chez de nombreuses Premières Nations d'Amérique, l'aigle et ses plumes sont si sacrés qu'on ne les manipule qu'avec des règles très précises, dans un cadre très ritualisé.


La vache est un animal vénérée dans l'hindouisme.
La vache est un animal vénérée dans l'hindouisme.

Et il y a aussi cette idée qu'on appelle le totémisme : dans beaucoup de peuples premiers, une famille ou un clan tout entier se relie à un animal qu'il considère comme une sorte d'ancêtre (Lévi-Strauss, Le Totémisme aujourd'hui, 1962.). Cet animal, on le respecte comme un membre de la famille, on ne le chasse pas, on ne le mange pas et on lui doit le respect, on ne le chasse pas, on ne le mange pas.  De manière générale les lectures de Lévi-Strauss m'ont énormément instruite et bousculée : j'ai retenu que l'animal totem n'est pas là pour qu'on le touche ou qu'on le possède. C'est un lien de parenté sacré, presque une part de soi.


Et puis il y a la notion même de tabou, un mot qui nous vient du polynésien tapu. À l'origine, le tabou désigne précisément ce qui est sacré au point qu'on ne doit pas le toucher. (ethnologie, d'après Frazer et Freud, Totem et tabou, 1913.) Le sacré et l'interdit de contact sont liés depuis la nuit des temps. Ce qui compte vraiment, on ne met pas la main dessus. On le contemple, on l'honore, on garde ses distances. Ça m'évoque les mots d'un ornithologue colombien, Cesar Augusto León, que j'ai pu accompagné sur le terrain : "La distance n'est pas une forme d'indifférence ou de froideur, justement c'est une forme de respect immense".


Et c'est là que pour le coup, on commence à comprendre l'inversion vertigineuse par rapport à notre réflexe de touriste. Là où on pense "toucher = aimer, = être proche", ces cultures nous disent l'inverse : la plus haute marque de respect, c'est parfois de ne pas toucher. De reconnaître à l'autre une existence qui ne nous appartient pas, une dignité qui n'a pas besoin de notre main pour exister.


Comprendre son envie, pour mieux la dépasser


Alors, la prochaine fois que ta main décide quand tu te retrouves face à un animal sauvage, dis-toi que c'est humain, c'est biologique, c'est ancré en toi depuis des millions d'années. Tu sauras d'où ça vient : de ta peau, de ton ocytocine, de ton instinct de soin, de ta biophilie, de ta culture de l'image.


Papouillez vos chiens et vos chats qui le veulent bien et épargnez la faune sauvage !
Papouillez vos chiens et vos chats qui le veulent bien et épargnez la faune sauvage !

Mais tu sauras aussi que ce désir, aussi puissant soit-il, n'est pas une fatalité. Parce qu'il faut le dire clairement : pour l'animal sauvage, notre contact n'est presque jamais un cadeau. Il est une source de stress qui peut le mettre en danger, transmettre des maladies, briser sa méfiance vitale, le désorienter, voire condamner ses petits. Ce qui nous fait du bien, à nous, lui fait souvent du mal, à lui. La vraie rencontre, la plus belle, c'est peut-être celle où l'on résiste à ce geste. Où l'on reste à distance, immobile, et où l'on regarde. Où l'on laisse l'animal libre de sa trajectoire, de sa peur, de son choix de rester ou de partir. Ce jour-là, tu ne ramènes pas un selfie la main posée sur un animal capturé pour la photo. Tu ramènes quelque chose de bien plus rare : le souvenir d'avoir croisé un être sauvage sans rien lui prendre.


Et ça, promis, aucune caresse ne pourra jamais l'égaler.


Avec ANIMA, je construis des voyages pensés autour de cette idée simple : observer sans posséder, s'approcher sans déranger, aimer sans prendre. Si tu veux vivre des rencontres avec la faune sauvage qui respectent vraiment ce qu'elle est, on en parle quand tu veux.


Sources

Ocytocine et toucher : CNRS Biologie / Nature Neuroscience, 2020 — le contact tactile active la libération d'ocytocine et les comportements pro-sociaux. Effets de l'interaction humain-animal sur la santé : Beetz et al., 2012 ; Uvnäs-Moberg, 2003 (rôle de l'ocytocine dans la baisse du stress et du cortisol). Réflexe néoténique ("trop mignon") : Québec Science, 2022 — le cerveau réagit aux bébés animaux comme aux bébés humains. Biophilie : Edward O. Wilson, Biophilia, Harvard University Press, 1984. Totémisme : Claude Lévi-Strauss, Le Totémisme aujourd'hui, PUF, 1962. Respect des animaux sans contact dans les cultures autochtones : témoignages inuit (Oosten, Laugrand & Rasing, Entrevues avec des aînés inuit, Collège Arctique du Nunavut) ; culture Sami ; Premières Nations (revue Relations, 2001). Tabou et sacré : James Frazer, Totemism and Exogamy ; Sigmund Freud, Totem et tabou, 1913 (notion de tapu polynésien). Impact du contact humain sur la faune sauvage : littérature éthologique sur le stress, l'imprégnation et la transmission de pathogènes.

 
 
 

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