Ce que le voyage animalier révèle (et transforme) en nous
Bon, je l'ai déjà évoqué et c'est loin d'être une fierté, mais quand j'avais 8 ans, mes parents m'ont emmenée à SeaWorld à San Diego. Je me souviens encore de l'excitation, de l'euphorie totale à observer pour de vrai les sublimes créatures que sont les orques et les dauphins. Des dauphins, d'ailleurs, qu'on pouvait toucher, une vingtaine de mains tendues au-dessus du bassin, dont la mienne. J'ai caressé un dauphin et j'étais folle de joie. Je n'avais aucune idée de ce à quoi je participais et très franchement ça me pince très fortement le cœur quand j'y repense.

Aujourd'hui, cette petite fille me touche et me serre le cœur en même temps. Parce qu'elle aimait déjà les animaux de tout son être. Elle voulait juste être près d'eux, les sentir, entrer en contact, son intention était pure, une âme d'enfant quoi, rien de malveillant. Mais ce qu'on lui proposait était loin d'être bienveillant : entre cette enfant et la femme que je suis devenue, il y a eu de nombreux voyages, des centaines de rencontres avec des animaux et surtout une lente transformation pour le comprendre enfin.
Le voyage animalier m'a changée. Il m'a rendue, je crois, enfin du moins j'espère, meilleure. Et je suis convaincue qu'il peut faire ça pour à peu près tout le monde.
Alors parlons-en, de ce que le voyage animalier nous fait devenir au-delà de ce qu'il nous fait voir.
Le piège du collectionneur
Commençons par ce qui peut mal tourner, parce que c'est bien réel et que je suis tombée dedans comme tout le monde.
Il y a une façon de voyager avec les animaux qui ressemble à de la collection. On veut voir le lion, le quetzal, la baleine. On coche, on accumule, on repart déçu si on n'a pas eu « sa » photo de gorille ou de panthère des neiges, comme si la nature nous devait quelque chose.
J'ai eu plusieurs fois à gérer des photographes frustrés, au milieu d'une jungle d'une richesse folle, qui se désintéressaient complètement de tout ce qui bougeait, chantait ou rampait autour d'eux parce qu'ils n'avaient qu'une idée en tête : capturer THE photo d'un animal en particulier, et plus rien à foutre du reste. Ce qui m'a le plus frappée, c'est que je n'ai pas vraiment senti chez eux d'amour, d'admiration ou d'émotion devant les animaux qu'ils avaient pourtant sous les yeux, seulement une liste à remplir et une frustration quand elle restait vide. Ça m'a beaucoup interrogée, ce désir de collectionner. Je crois que la photo devient la preuve qu'on y était, comme si une rencontre n'existait qu'à condition d'être attestée, et pendant qu'on traque cette preuve, dix autres rencontres passent à deux mètres sans qu'on les voie.

On traverse des paysages sublimes le nez sur son téléphone, obsédé par l'idée de capturer l'animal, de ramener la preuve, de nourrir son feed. On ne regarde plus : on chasse des images.
Le pire, c'est ce réflexe de dégainer son portable avant même que l'animal ne soit visible, parfois alors qu'il n'y a encore qu'un buisson qui bouge. En vrai, je peux comprendre, ça en dit long sur nous, le monde dans lequel on grandit et on doit exister, mais ça me tend.
Donc je comprends ce réflexe, il est humain. Mais il passe tellement à côté de l'essentiel. Parce que oui, à trop vouloir posséder la rencontre... eh bien on la manque. Ça me fait penser aux concerts, rien à voir mais un peu quand même : certains artistes demandent désormais à bannir les téléphones pour que le public vive l'instant présent. À la limite tu sors ton téléphone une ou deux fois pour filmer et te faire des petits souvenirs, mais avant tout concentre-toi sur le moment de fou que tu es en train de vivre, bordel !
Bref, on est tellement occupé à cadrer, à filmer, à se filmer, qu'on oublie de ressentir. Et je parle aussi pour moi hein, j'essaie de me défaire de cette sale habitude. Le paradoxe cruel du collectionneur, c'est qu'il rentre avec tout et n'a rien vécu. Le « vrai » voyage animalier, si je peux me permettre d'appeler ça comme ça, commence exactement là où on lâche cette obsession. Très franchement j'ai jamais été possédée ou obsédée mais j'ai aussi appris, quand même, à ranger l'appareil pour simplement regarder et ça change tout.
Ce que l'animal libre nous apprend sur nous
Voici ce que personne ne dit avant de partir : observer un animal vraiment libre, sur son territoire, te met face à une évidence que le quotidien cache très bien. Chez toi, tout est organisé autour de toi : les horaires, les réveils,les routines, les repas, les magasins, les écrans, et même les animaux qu'on croise, presque tous dans un rôle que des humains leur ont donné. Là, devant un animal qui ne t'a rien demandé et n'attend rien de toi, tu découvres qu'il a sa vie, ses priorités, son programme de la journée, son libre arbitre et que tu n'en fais pas partie. Il mange, il guette, il se repose, il s'inquiète ou non de ta présence, pour des raisons qui n'appartiennent qu'à lui. Tu réalises que le monde tournait très bien sans toi et qu'il continuera après ton départ. Et curieusement, au lieu de t'écraser, ça fait du bien. J'essaie de m'expliquer au mieux : ça décentre et ça dégonfle l'ego. Quand tu es dans la forêt amazonienne, que tu te sens minuscule, que tu es un peu effrayée et que tu comprends que ce n'est pas ton terrain mais le leur, quelque chose se réajuste en toi. Perso, ça me fait aussi cet effet-là quand il y a un énorme orage, une violente tempête : ça transcende, ça fait frissonner, mais bordel, qu'est-ce que c'est bon. Tu n'es plus le centre de rien, la nature reprend les commandes et cette humilité-là, tu la ressens dans tout le corps bien avant de la comprendre avec la tête.
Enfant déjà, dans ces jungles où j'avais peur, j'avais compris ça : ces animaux magnifiques vivaient là où moi je n'étais qu'une invitée. C'était leur monde et c'était un privilège d'être là même si tu te sens un peu vulnérable, un peu mal à l'aise et en même temps complètement dans ton élément.

Les chercheurs ont mis un nom sur cette sensation : le « petit soi » (small self). Dans une série de cinq études publiées en 2015 et menées par le psychologue Paul Piff avec Dacher Keltner, plus de 2 000 personnes ont montré que l'émerveillement devant la nature réduit le sentiment de sa propre importance et rend plus généreux. Dans l'une des expériences, des participants ont levé les yeux pendant une minute vers un bosquet d'eucalyptus géants : quand une chercheuse a « accidentellement » fait tomber une boîte de stylos, ils en ont ramassé davantage que ceux qui avaient regardé un grand bâtiment. J'aime bien cette étude, elle montre que se sentir tout petit face à quelque chose de plus grand que soi ne rend pas seulement humble, ça pousse aussi à se préoccuper des autres. Les participants du bosquet se sentaient moins en droit d'exiger quoi que ce soit et ce sentiment de "petit soi" expliquait en partie leur générosité.
Ensuite, ça t'apprend la patience, le lâcher-prise et aussi la résilience, quand tu passes des heures à attendre une rencontre et qu'il ne se passe rien. Sauf que pendant ce temps, autre chose se passe. Tu peux guetter un jaguar pendant quatre heures en Guyane et repartir avec le chant d'un oiseau que tu n'avais jamais entendu ou avec des singes hurleurs qui se mettent à rugir au-dessus de la canopée au moment précis où tu allais abandonner. Tu peux scruter l'eau aux Fidji en espérant une raie manta et voir une tortue passer sous tes palmes. Le programme que tu avais en tête n'a pas eu lieu, un autre l'a remplacé et il était parfois bien meilleur parce qu'imprévu donc surprenant et donc marquant !
Au risque encore de répéter ce qui est évident, la nature ne se commande pas. Tu peux attendre des heures et ne rien voir. Tu peux tomber, par pur hasard, sur la scène la plus bouleversante de ta vie. Le voyage animalier désapprend l'impatience, le besoin de tout contrôler, la logique du « j'ai payé donc j'exige ».
Je pense à ce voyageur dont j'avais préparé le programme et l'itinéraire en Colombie. Séjour en bord de mer, éco-lodge réservé parce que l'annonce mentionnait la présence de tortues sur la plage. Il n'en a pas vu une seule et il m'a fait un scandale, outré, vraiment déçu, comme si on lui avait vendu un produit défectueux. La plage n'avait pourtant rien promis du tout, évidemment, j'aurais du le préciser peut-être ? Le voyage animalier, lui, te remet dans le rythme du vivant, qui se moque bien de ton emploi du temps et de tes petites exigences.
Et puis il y a cette chose plus difficile à nommer : la rencontre du regard. Le moment où un animal sauvage te voit, vraiment, et où pendant une seconde vous êtes deux consciences qui se reconnaissent... Et bon sang de bonsoir que c'est beau ! Ça bouleverse parce que ça fait voler en éclats l'idée qu'on est seuls à être des sujets, des individus (le nerf de ma guerre, tu l'aurais compris) à penser, à ressentir. Après ça, on ne peut plus regarder les animaux de la même façon. On ne peut plus les manger de la même façon, on ne peut plus les manger du tout ni fermer les yeux d'ailleurs.
Ce qui reste quand on rentre
Ces prises de conscience changent des vies, la mienne la première.
Le voyage animalier bien vécu, ça déborde sur tout le reste ! Tu reviens et tu regardes différemment le chien attaché toute la journée dans le jardin du voisin, les tranches de cochon Herta dans ton assiette, la petite mésange à la fenêtre ou le caca de renard déposé au pied du sentier où tu as l'habitude de courir, donc oui oui, le caca, ça a un pouvoir.
Ça t'ouvre une sensibilité qui ne se referme plus. Tu deviens plus attentif·ve, plus doux·ce, plus lucide aussi. Bon après évidemment tu portes tout plein d'émotions hein, tu es aussi plus en colère parfois, face à l'injustice qu'on fait subir aux animaux. Mais c'est une colère qui pousse à agir, pas à désespérer ou renoncer.

Ça t'apprend aussi ta propre place dans le monde. On vit hors-sol, déconnectés, persuadés d'être au-dessus de tout. Se retrouver face à un animal libre, c'est se souvenir qu'on est soi-même un animal, un être vivant parmi les autres, relié à eux. Cette reconnexion-là soigne quelque chose. Beaucoup de gens rentrent de ces voyages en disant qu'ils se sentent « remis à l'endroit », « rincés de l'intérieur », « recentrés », avec les pieds de nouveau sur terre, ou tout simplement « changés ». Mais quel beau hasard ! Si ça en est un ?
Et surtout, SURTOUT, ça transforme l'amour en responsabilité. Aimer les animaux de loin, c'est facile, trop facile, surtout quand on aime son chien, on mange de l'agneau et on porte du cuir de vachette. On est une belle majorité à nourrir cette dissonance d'ailleurs, mais ce que j'essaie de dire c'est que les rencontrer vraiment, mesurer leur force, leur intelligence, leur beauté, voir de ses yeux ce qu'on leur fait subir ailleurs, ça transforme cet amour tièdasse en engagement. On ne peut plus juste « aimer les animaux », on veut les défendre. C'est très exactement le chemin que j'ai parcouru, de la petite fille au bord du bassin de SeaWorld à ce que je fais aujourd'hui de ma vie.
Voyager pour devenir meilleur·e
Alors oui, je crois profondément que le voyage animalier peut nous rendre meilleur·es. Pas le tourisme animalier de la photo sur le dromadaire ou du selfie avec l'énorme serpent, celui-là ne rend personne meilleur, il nous enferme dans notre posture de consommateur. Mais l'autre, le vrai, celui où l'on observe sans posséder, où l'on s'approche sans déranger, où l'on accepte de n'être qu'un invité dans le monde d'un autre.
Ce voyage-là ne se contente pas de nous montrer des animaux. Il nous montre qui on est, et qui on pourrait devenir. Il nous apprend l'humilité, la patience, l'attention, la reconnaissance de l'autre. Il transforme notre rapport au vivant et à travers lui, notre rapport à nous-mêmes. La petite fille de SeaWorld ne savait pas tout ça mais quelque part, elle le cherchait déjà : ce lien vrai avec un animal, celui où l'on est avec lui sans rien lui prendre.
Il lui aura fallu des années de terrain, des jungles, des océans, des rencontres et des centaines de regards animaux pour le trouver. Et si je devais résumer ce que le voyage animalier m'a appris, ce serait ça : qu'on ne sort jamais indemne d'avoir vraiment rencontré un être sauvage et que c'est tant mieux.
Avec ANIMA, je construis des voyages faits pour ces rencontres-là. Celles qui transforment. Si tu sens que tu es prêt·e à voyager autrement, pas pour cocher des cases mais pour vivre quelque chose qui te change, écris-moi. C'est tout ce que j'aime faire !
Sources
Émerveillement, « petit soi » et comportement prosocial (cinq études, plus de 2 000 participants, expérience du bosquet d'eucalyptus) : Piff, P. K., Dietze, P., Feinberg, M., Stancato, D. M. & Keltner, D. (2015), « Awe, the small self, and prosocial behavior », Journal of Personality and Social Psychology, 108(6), 883-899. Synthèses accessibles : communiqué de l'université de Californie à Irvine (19 mai 2015) et résumé du Greater Good Science Center de Berkeley, « How awe makes us generous ».
Artistes qui interdisent ou limitent les téléphones en concert (pochettes Yondr, notamment Jack White, Alicia Keys, Bob Dylan) : Paris Match Belgique (25 janvier 2018) ; RTBF, « Le smartphone, l'ennemi numéro un de l'industrie du live ».
Observations de terrain et expériences personnelles : SeaWorld San Diego (2000), Pérou (2013), Argentine (2016), accompagnements de voyageurs (cas anonymisés).





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