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Arrêtons de protéger les animaux

J'ai longtemps dit ça moi-même : "Je veux protéger les animaux."


Évidemment, et beaucoup vont se reconnaître dans ce que je vais dire, on m'appelait "Brigitte Bardot" (moyen comme compliment, finalement), Madame Faune ou même mère Teresa à vouloir protéger tout ce qui vit et respire. Alors oui, protéger les animaux, c'était ma phrase, ma mission, la boussole que je sortais quand quelqu'un me demandait ce qui me motivait dans ce travail. Et puis un jour, quelque part entre une rivière amazonienne et un centre de soins australien, ce mot s'est mis à me rester en travers du gosier.



Protéger. En y réfléchissant bien, quelque chose cloche dans ce mot-là. Je n'avais pas vraiment verbalisé que ça me posait problème et le peu de fois où je l'ai fait on m'a dit que je chipotais. Et puis en parallèle, je n'arrivais pas à mettre le doigt dessus, mais il y avait un truc qui sonnait faux et qui impliquait en silence, sans qu'on s'en rende compte, une façon de se positionner, nous, en tant qu'humains.


Aujourd'hui, je pense qu'on devrait l'abandonner. Je parle du mot, pas de ce qu'il est censé représenter.


Protéger, c'est se mettre au-dessus


Le mot protéger implique quelque chose de très précis : celui qui protège est en position de force. On protège ce qui est fragile, ce qui est dépendant, ce qui ne peut pas se défendre seul. On protège un enfant, un malade, quelqu'un de vulnérable. Mais il y a derrière ce mot un faux ami que j'ai mis du temps à identifier : protéger, c'est aussi contrôler. Un zoo protège ses animaux. Un chasseur protège une espèce en gérant les quotas. Une ferme aquacole protège ses poissons en les empêchant de s'échapper. Le mot est si malléable qu'il peut justifier à peu près n'importe quoi y compris le contraire de ce qu'il prétend faire. C'est celui qui protège qui décide : quoi, quand, comment, jusqu'où.


Quand on dit qu'on veut protéger les animaux, on remet sans le vouloir l'humain au centre celui qui décide, qui donne, qui accorde... et l'animal qui reçoit, qui attend, qui dépend. On reproduit exactement la hiérarchie qu'on prétend remettre en question ! Et puis il y a quelque chose de plus profond encore dans ce mot. Protéger flatte celui qui protège, ça crée une image de bienfaiteur, presque de chevalier, celui qui se sacrifie pour une cause noble. Bref, on est en plein complexe du sauveur qui est par ailleurs de plus en plus répandu sur les réseaux sociaux : on partage la photo du chaton sauvé, on raconte l'histoire du dauphin échoué qu'on a aidé à remettre à l'eau, on se présente comme quelqu'un qui sauve des animaux. La protection peut devenir un ego trip alors que la défense d'un droit, elle, ne glorifie personne, elle est juste...nécessaire !



La philosophe Florence Burgat, directrice de recherches à l'INRAE et auteure du Code de l'animal (2018), formule quelque chose d'essentiel à ce sujet : quand les animaux sont protégés, ils le sont par une décision humaine qui peut être retirée à tout moment. La protection est un geste, le droit, lui, est une reconnaissance qui existe indépendamment de la bonne volonté de celui qui l'accorde. Le droit ne peut (logiquement hein, coucou la France à Macron !) être accordé un jour et retiré le lendemain si ça nous arrange. Un droit ne se retire pas selon la météo de nos bonnes intentions et c'est ça, la vraie différence.


Alors tout compte fait, mon ressenti n'était pas du chipotage sémantique. Les mots construisent les représentations... et les représentations construisent les politiques.


Les animaux ne sont pas vulnérables par nature


Voilà ce qui me fait loucher dans le mot protéger : il laisse entendre que les animaux sont intrinsèquement fragiles, qu'ils ont besoin de nous pour survivre. Et encore une fois, ça remet l'humain au-dessus, comme si le monde ne pouvait pas tourner rond sans notre intervention et nos bonnes idées, alors que c'est précisément l'inverse.


C'est franchement faux, archi-faux


La chercheuse Emmanuelle Pouydebat, directrice de recherches au CNRS et au Muséum National d'Histoire Naturelle, a consacré des années à documenter les intelligences animales. Elle conclut sans ambiguïté : "L'humain est loin d'être une espèce au sommet d'une pyramide imaginaire de l'intelligence." (L'Intelligence animale, cervelle d'oiseaux et mémoire d'éléphants, Odile Jacob, 2017) Dans ses travaux, elle cite notamment l'expérience du chercheur japonais Tetsuro Matsuzawa, qui a montré que des chimpanzés surpassent des étudiants en ingénierie dans des tests de mémoire visuelle à court terme. Et elle ajoute, avec une franchise qui mérite d'être citée : "Il existe une espèce chez laquelle l'apparition et l'expansion d'égoïstes ou de tricheurs offrent des exemples fréquents. C'est l'espèce humaine."


Prends le temps d'aller voir tout ce que les animaux savent faire que nous ne savons pas faire. Des pieuvres aux corbeaux en passant par les rats, les abeilles, les éléphants et les dauphins qui ont des noms individuels qu'ils se donnent eux-mêmes et qu'ils utilisent pour s'appeler. Ce n'est ni de la théorie, ni de l'interprétation, on peut décider de regarder ailleurs tant ça peut paraitre inconfortable : mais c'est vérifié, prouvé, certifié... et pourtant beaucoup continuent d'en douter. La liste de ce que les animaux savent faire mieux que nous est vertigineuse à condition de ne pas mesurer l'intelligence à l'aune de nos seuls critères.



Alors d'où vient leur vulnérabilité actuelle ? Elle est presque entièrement d'origine humaine. Le jaguar n'est pas en danger parce qu'il est fragile, il est en danger parce qu'on a détruit 80 % de sa forêt. La baleine n'est pas vulnérable parce qu'elle ne sait pas naviguer, elle l'est parce que nos bateaux l'éperonnent, que notre bruit sous-marin l'a rendue partiellement sourde, que nos filets piègent ses proies, que nos plastiques envahissent ses eaux. Dans un monde sans humains, elle s'en sortait très bien depuis cinquante millions d'années.

La vulnérabilité de l'animal sauvage aujourd'hui, c'est notre œuvre, pas sa nature.


Contre quoi les défend-on, au fond ?


Je me souviens d'une orque que j'ai croisée au large du Costa Rica. Nous étions partis plonger pour éventuellement rencontrer des tortues. Et soudain, là, dans l'eau, une orque seule. Le capitaine du bateau a eu cette phrase prononcée avec un calme étrange : "Elle n'a rien à faire là. Elle est perdue. Elle va mourir." Une orque perdue dans un océan qu'elle était censée posséder. Dans lequel elle est reine depuis des millions d'années. Nos routes maritimes, la pêche industrielle, le bruit des moteurs, le réchauffement des eaux, tout ça avait transformé son propre terrain en territoire étranger.



Ce qu'on appelle protection des animaux, c'est presque toujours réparer nos propres dégâts. Contre nos pratiques industrielles, contre notre étalement, contre notre bruit, contre notre plastique, contre nos filets, contre nos feux... bref contre la connerie humaine. L'animal n'a pas besoin qu'on le protège de la nature, il a besoin qu'on le défende contre l'espèce qui a systématiquement décidé que ses besoins passaient après les nôtres.


Alors oui, pour appeler les choses par leur nom : défendre implique qu'il y a un agresseur et, sans surprise, je ne vais pas t'apprendre que l'agresseur, c'est nous.


Des territoires qui ont compris avant nous


Cette distinction n'est pas une trouvaille philosophique récente. Elle est ancrée depuis des siècles dans des traditions que l'occident a longtemps mises de côté. En septembre 2008, l'Équateur est devenu le premier pays au monde à inscrire dans sa constitution les droits de la nature, ce qu'il appelle la Pacha Mama. L'article 71 stipule que la nature "a le droit au plein respect de son existence et au maintien et à la régénération de ses cycles vitaux, de sa structure, de ses fonctions et de ses processus évolutifs." (Constitution de la République de l'Équateur, 2008)


La Pacha Mama n'est pas protégée, elle a des droits. Nuance capitale ! Depuis, la Bolivie (2010), la Colombie, la Nouvelle-Zélande, l'Inde et le Bangladesh ont suivi des chemins similaires par la loi ou par voie judiciaire. En 2024, un tribunal équatorien a déclaré la rivière Machángara sujet de droits, obligeant les autorités à garantir sa santé. La rivière a des droits que l'État est tenu de respecter parce que ces droits existent.


En France, depuis 2015, les animaux sont reconnus comme des "êtres doués de sensibilité" dans le Code civil. C'est une avancée certainement jolie sur le papier. Mais ce n'est pas encore un droit : c'est une caractéristique qu'on leur reconnaît, tout en gardant la main sur ce qu'on en fait.


La différence entre être reconnu sensible et être reconnu sujet de droits, c'est exactement la différence entre protéger et défendre.


Ce que ça change concrètement


Je ne suis pas en train de dire qu'il faut proscrire le mot protéger de notre langage dès demain matin, n'abusons pas ! Je suis en train de dire que la façon dont on pose le problème détermine les solutions qu'on imagine.


Quand un animal est à protéger, nous en sommes les gardiens. Et des gardiens peuvent ouvrir ou fermer une porte, accorder ou retirer leur bienveillance. Quand un animal a des droits à défendre, ces droits n'attendent pas notre bonne humeur, notre envie et un peu de place dans nos agendas pour exister.



Il y a un exemple qui me revient d'ailleurs et qui illustre mieux que n'importe quel discours à quel point protéger peut devenir une sorte d'alibi, un masque même. Le Tiger Temple, en Thaïlande : pendant dix-sept ans, ce temple bouddhiste s'est présenté comme un sanctuaire de protection des tigres. Les visiteurs payaient pour prendre des photos avec eux, tenir des bébés tigres dans les bras. En 2016, les autorités thaïlandaises ont mené une opération sur place et découvert quarante cadavres de bébés tigres dans un congélateur, ainsi que de nombreuses pièces de corps conservées. Cent quarante-sept tigres vivants ont été confisqués (la plupart évidemment amorphes, drogués pour les besoins des visites). Ils protégeaient les tigres.


Pour les voyageurs, ça se doit de ressembler à ça : choisir une expérience qui défend l'animal, qui reconnaît son espace, ses comportements, son autonomie et non une expérience qui le met sous cloche pour qu'on puisse le regarder de près en se donnant bonne conscience. La différence entre un safari qui maintient les distances et un "sanctuaire" qui te laisse tenir un bébé tigre n'est pas une différence de degré. L'un reconnaît un sujet, l'autre gère un objet qu'il a décidé de ménager.


Alors oui, par mauvais réflexe on va dire, j'utilise encore parfois le mot protéger. Les habitudes de langage ont la peau dure, la déconstruction est longue et elle commence par soi-même. Mais chaque fois que je l'emploie, j'essaie de me rappeler ce que je veux vraiment dire et si c'est bien défendre que je pense. Parce que si on ne change pas le mot, on a peu de chances de changer la posture. En tout cas, je suis convaincue que le jour où on dira couramment qu'on défend les animaux, et pas qu'on les protège, quelque chose aura vraiment changé dans notre façon de nous voir dans ce monde. On sera passés de sauveurs à responsables. C'est moins flatteur mais infiniment plus honorable et honnête !


Sources

Pouydebat, Emmanuelle. L'intelligence animale, cervelle d'oiseaux et mémoire d'éléphants. Odile Jacob, 2017. Burgat, Florence. Préface au Code de l'animal. LexisNexis, 2018. Constitution de la République de l'Équateur, Art. 71, 2008 — droits de la Pacha Mama. Loi bolivienne des droits de la Terre Mère, 2010. Code civil français, Art. 515-14 — animaux reconnus êtres doués de sensibilité, 2015. Matsuzawa, Tetsuro. Expérience sur la mémoire visuelle des chimpanzés, Université de Kyoto — cité in Pouydebat, 2017. Bates, Lucy et al. Études sur l'empathie des éléphants — cité in Pouydebat, 2017. Tiger Temple (Wat Pa Luangta Maha Bua Yannasampanno, Thaïlande) — raid des autorités thaïlandaises, mai 2016. Sources : BBC News, The Guardian, 2016.

 
 
 

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